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Trouver et retrouver le goût des mots

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Trouver et retrouver le goût des mots

Dans la synthèse du colloque de 2019, je m’étais mis au défi d’y glisser les dix mots de l’année. J’utiliserai ceux de 2020 dans l’introduction la présente synthèse. Hier de l’eau, aujourd’hui de l’air. Notre colloque comme chaque année eut belle allure et malgré le masque personne n’y bulla. La matinée décolla sans encombre même si certains propos insufflèrent un foehn porteur de quelques fragrances de polémique. L’après-midi fut plus éolien sans être plus vaporeux. Aucune chambre à air ni aucune intervention ne firent pschitt. Quant aux horaires, ils furent respectés ce qui permit à chacun de rentrer chez soi à tire d’aile. En bref comme chaque année le colloque franco-belge fut riche de réflexions, de témoignages, de descriptions de pratiques et d’expériences qui démontrèrent une fois de plus qu’une approche culturelle favorise l’accès aux langages et que l’accès au(x) langage(s) facilite l’entrée dans la culture, plus précisément dans les cultures.

Quelques clés pour trouver et retrouver le goût des mots

Diverses interventions nous permirent de pointer quelques éléments favorables à ces retrouvailles langagières. L’une des clés se trouverait dans le travail coopératif autour d’une création culturelle. Le processus créatif collectif et sa dimension groupale sont essentiels (production, appropriation par les participants, présentation de la réalisation) en ce qu’ils sont une opportunité d’échanges, d’apprentissage de la langue et d’acquisition des codes sociaux. Au-delà de valoriser les personnes et d’œuvrer à la reconnaissance de l’altérité, de telles créations mettent aussi en lumière que, quelques soient les origines, les cultures sont conciliables. Une condition toutefois : si la création finale est bien le résultat d’un travail collectif, chacun doit aussi pouvoir s’y retrouver.

Une autre clé déjà pointée les années précédentes fut évoquée : celle de la nécessité de travailler en partenariat avec tous les acteurs de la lecture, du livre et de la culture, de l’insertion et de la solidarité… Partenariat qui implique un nécessaire accompagnement et une formation des acteurs, en particuliers des médiathécaires, dans l’usage et la médiatisation et des fonds « facile à lire ». Pour cela il conviendrait d’inscrire cette démarche dans une politique de la maîtrise de la langue qui viserait à renforcer les capacités langagières des usagers dans le respect de leur droit d’accès à la culture, tout en veillant à développer le goût des mots par l’échanges et la communication.

Quelques pistes de réflexions

D’autres interventions nous offrirent l’occasion d’engager des réflexions et de tirer quelques enseignements pour les actions à venir. L’une d’entre elles souligna les écarts d’acceptation des langues, les unes étant considérées comme « nobles », d’autres de moindre statut. Cette approche par la valeur sociale des langues visait à interroger les stéréotypes quelquefois associés à telle langue et par ricochet à telle culture et à redonner leur noblesse et leur légitimité culturelle aux langues maternelles. Reconnaissance importante car elle favorise l’usage de la langue domestique et donc le bi ou le plurilinguisme. Usage de plusieurs langues qui a pour effet – les avancées scientifiques vont dans ce sens – de développer des capacités métalinguistiques et métacognitives chez les sujets. Au-delà, la reconnaissance des langues maternelles a probablement des effets sur une adaptation facilitée aux codes de la culture d’accueil, voire sur la réussite scolaire des plus jeunes. La même intervention souligna l’importance de la ou des langues dans la construction identitaire des individus et une meilleure estime de soi sans obérer, à terme, la possibilité pour chacun de pouvoir aussi « dire nous », de « se parler avec d’autres » en lien avec et dans un espace culturel et social métissé, espace fait d’altérité acceptée.

Une autre intervention souligna la porosité de certains discours déqualifiant telle ou telle culture y compris chez les formateurs, eux aussi sujet, parfois, à l’acceptation de stéréotypes et de représentations erronées. D’où, là encore, la nécessité de formation et d’échanges entre les acteurs. Par ailleurs, cette intervention permit surtout de pointer le double usage et le double intérêt des ateliers sociolinguistiques. Ces ateliers, pour peu qu’ils y soient attentif, permettent aux formateurs et accompagnateurs d’apprendre sur leur propre société. Ils favorisent en effet par la discussions l’émergence des compréhensions et des représentations que les « étrangers » ont du pays d’accueil et de ses mœurs, par exemple dans notre rapport aux anciens « qu’on met à la poubelles ». Regard critique sur nous-mêmes qui sommes parfois aveuglés de nos suffisances culturelles. Ainsi les stagiaires des ASL peuvent pointer des dysfonctionnements et nous conscientiser sur les limites ou les insuffisances de notre modèle social. Inversement, si le travail en atelier facile pour ses participants l’accès au goût des mots, il les engage aussi à souvent porter un regard sur leur vécu et sur leur propre culture d’origine.

Quant au fond « facile à lire » il a été rappelé qu’il était constitué de « livres abordables » mais de qualité dans un « espace identifié » devant simplifier voire dédramatiser l’usage du livre et de la lecture et ce quel que soit son âge. « Facile à lire » apparaît donc comme un lieu privilégié de médiation entre le lecteur et le livre. Reste pourtant une question fondamentale : celle de s’autoriser l’accès aux lieux de culture quand les codes et les droits ne sont pas bien maîtrisés. Il convient donc de faire savoir que les lieux publics sont ouverts et accessibles à tous, bibliothèque, bourse du travail ou cathédrale… et que tous peuvent en user. L’importance des fonds en langue d’origine fut aussi évoquée, malgré la difficulté de les constituer et d’opérer les choix d’auteurs reconnus. Ils marquent la reconnaissance de « sa » culture dans un lieu de savoir légitime, ils sont donc essentiels à l’amélioration de l’estime de soi et un outil de lutte contre le risque d’une (auto)-dépréciation culturelle toujours possible. Ils deviennent du même coup une occasion nouvelle et supplémentaire de s’autoriser à franchir les portes d’une médiathèque.

Enfin une dernière communication, plutôt le témoignage d’un récit familial dans l’Europe du début du 20e siècle, décrivit les difficultés de migrer d’un monde à l’autre, d’une culture à l’autre même dans des espaces géographiques et des cultures proches. Récit qui donna à penser sur l’épreuve que constitue la migration lorsque les écarts entre la culture d’origine et celle d’accueil sont plus importantes, voire porteurs de contradictions sociales ou d’interdits non partagés. Difficultés de compréhension probablement encore augmentées par la migration d’une langue à l’autre qui implique non plus des déplacement physiques mais d’autres, cognitifs souvent compliquer à opérer.

Pour conclure

Le colloque 2020 de l’association Initiales, Covid oblige, se tint masqué et à distance ce qui ne facilita pas toujours les interactions non verbales entre les participants mais il se tint dans une grande convivialité. Il fut une fois encore un lieu et un temps de communications et d’échanges enrichissants. Il visait à mieux comprendre comment faire trouver ou retrouver le goût des (dix) mots par le truchement de la langue, des langues, de la culture et des cultures mais aussi à lutter contre tout ce qui peut produire le dégoût des mots, l’égout des mots.

Pour souligner l’importance capitale de l’acte de parole et sa capacité à faire « humanité », je laisse le dernier mot à André Dhotel, cité par un intervenant. Dhotel écrivait pour en marquer l’essentialité : « la langue est à l’homme, ce que la jungle est aux singes ».

 

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