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Regards croisés sur la mémoire et l’histoire de l’immigration dans le Grand Est.

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Regards croisés sur la mémoire et l’histoire de l’immigration dans le Grand Est.

 

Quelques mots de conclusion et de synthèse sur la rencontre de Nancy du 17 décembre 2019.

 

A l’issue de cette journée, il fut établi que mémoire et histoire sont indissociables mais que pour devenir histoire, la mémoire a besoin d’être objectivée. En effet, mémoire et histoire peuvent être objet d’analyses, d’interprétations voire de manipulations. Tentation pour les uns de, surtout en matière d’immigration, rétablir des formes et des traces objectives et fondées ; utilisation partielle, approximative, réductrice et quelquefois tordue pour et par d’autres…

 

Je me contenterai ici de mentionner quelques points forts et saillants que j’ai pu relever durant les interventions et les débats. Points saillants portés par les chercheurs invités, par les acteurs de terrains ou les participants. Il fut d’abord affirmé qu’être lorrain était de facto être pluriel au sens où, pour une large part de la population de Lorraine, nombreux sont celles et ceux qui comptent dans leur ascendance une ou plusieurs origines d’espaces géographiques plus ou moins lointains. Il est d’ailleurs évident que ce qui vaut pour les lorrains vaille probablement pour tout le Grand Est et au-delà. Ce qui est attesté par les démographes. La nouvelle grande région comme le souligna Stéphane Kronenberger[1] est une palette d’immigrations, anciennes ou récentes, très diversifiée En bref, des originaires de tous les continents y sont présents, des juifs alsaciens optant pour la France suite à la défaite de 1870 aux fromagers suisses en passant par les boat-people. Sans oublier dans cette région les très importantes communautés d’origines italienne, maghrébine, turque ou encore polonaise pour ne citer qu’elles. Mouvement de population que l’on pourrait d’ailleurs généraliser à de nombreux territoires hexagonaux. Populations trop souvent dans l’histoire en but à des violences, des dénonciations, des lynchages, pour le moins à de la brutalité comme dans les années 1850 les belges venus des Flandres ou les italiens en Lorraine entre 1890 et 1910 ou encore dans la région marseillaise en 1881[2] comme l’a montré Gérard Noiriel.

Il fut ensuite souligné par Piero Galloro[3] que « jouer avec les mots » n’était pas toujours affaire de hasard. Les mots souvent (toujours) polysémiques donnent naissances aux représentations les plus diverses. En effet, l’usage de certains termes, de manière laudative et péjorative, participe à l’élaboration de représentations dont il est, par la suite, difficile socialement de se défaire et qui participent peu ou prou, soit à l’inclusion soit à l’exclusion. Ce qui au cœur de la question des immigrations. Certains usages pervers, certaines représentations construites de toutes pièces, visant à créer de la panique morale selon Stanley Cohen ou à générer de la « peste émotionnelle » selon Wilhelm Reich dans les populations. A l’exemple de la nauséabonde et infondée théorie du grand remplacement, la plupart des immigrations se font, rappelons-le, aux périphéries des pays d’origine et le plus souvent de manière intra continentale.

 

L’exposition temporaire qui fut présentée du Musée Lorrain sur l’immigration apparaît comme exemplaire. Elle fut d’abord l’occasion d’un recueil d’objets référencés, donc à l’histoire avérée, et de traces anthropologiques par la réalisation d’entretiens de personnes issues, à un titre ou un autre, de l’immigration. Car elle est aussi une histoire de traces et de mémoire. Il est donc essentiel de se donner les moyens de collecter ce patrimoine, pour une large part, immatériel. Afin de dépasser cette exposition, il fut décidé, en lien avec la réouverture du dit musée en 2023, de faire à cette exposition temporaire encore enrichie, une place dans les collections permanentes. Une façon de faire entrer de plein pied la geste de l’immigration dans l’histoire lorraine et de lui donner place dans un espace de « savoir légitime ». Au-delà, une telle option permet de valoriser les cultures diverses et de favoriser l’auto-reconnaissance de ses porteurs dans la mesure où ce qui semblait trivial, sans valeur, devient objet de savoir et de reconnaissance sociale. Et du même, elle favorise une reconnaissance de soi, des autres et des cultures de chacun sur un pied d’égalité grâce à la visibilité donnée. De plus, tant au moment de l’exposition temporaire que dans le futur, la collection « immigrations » a servi et servira de support à la découverte d’un lieu de culture et à de parcours d’apprentissage linguistique. En d’autres termes, il s’agit de faire d’un musée un outil des apprentissages de base. La culture permet en effet de partager une langue et la langue de partager des cultures. Elle incite implicitement au rapprochement des communautés humaines quelquefois éloignées, voire en repli, comme la montrée le travail de l’association « Réponse ». Il fut souligné par Dominique Simonin la nécessité d’engager un travail et une réflexion et de recherche sur les trop souvent oubliées des immigrations, à savoir les femmes, celles d’hier – ouvrières agricoles polonaises – ou celles d’aujourd’hui souvent précaires dans l’hôtellerie ou le travail à domicile. Femmes des immigrations ouvrières auxquelles pourrait encore s’appliquer la phrase de Louise Michel : « Esclave est prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire ».

La Bourgogne Franche-Comté, autre pôle régional, fut aussi évoquée dans ses nombreuses facettes dans le cadre de l’initiative « Présence des Suds » du 19e au 20e siècle qui permit là encore de recueillir des faits et des paroles d’immigration et de produire un ensemble de documents audiovisuels témoignant de la diversité des problématiques que rencontres les immigrations, tant celles d’hier que celles d’aujourd’hui. A souligner que ce collectage mémorielle et ethnologique fut réalisé par des collégiens et des lycéens dont on peut regarder le travail et les résultats sur un site dédié[4].

Quant à l’apport de l’association « Le son des choses », elle aussi centrée sur les mémoires orales et le patrimoine immatériel, Julien Rocipon, fit état que toute migration, tout déplacement fussent-ils internes à une population locale dans un même pays – comme lors de l’exode de 1940 – produisaient des récits de parcours et d’histoires personnelles ou collectives proches de ce que vivent les migrants lors de leur périple.

 

Quelques mots pour conclure ces impressions collectées à chaud. D’abord un constat et un léger regret. Le constat, c’est que dans de nombreux cas la misère, les difficultés économiques ou la manque de main-d’œuvre furent longtemps la cause des immigrations. Cette dimension économique et sociale fut largement évoquée au détriment peut-être, et là est mon léger regret, de la dimension politique d’autres déplacements. La place des exilés russes blancs tant dans le Grand Est comme à Hayange où ailleurs[5]. Vielle immigration dont témoigne Marc Olénine[6]. « Une histoire belle et compliquée qui commence avec des relations commerciales et industrielles entre le Société Métallurgique de Knutange et la Russie tsariste en particulier dans le Donbass.  Histoire de migrants qui continue avec la guerre de 14-18 avec l’utilisation des prisonniers russes dans la sidérurgie lorraine devenue allemande. Puis la révolution de 1917 et l’exode des russes blancs dont ma grand-mère qui trouve très localement une diaspora accueillante… Il y a toujours une église orthodoxe avec des fidèles à Nilvange, objet de convoitise entre église russe et ukrainienne…La communauté russe a atteint probablement plusieurs centaines d’individus ».

Aurait aussi pu être évoquée l’exode des antifascistes italiens après la prise de pouvoir de Mussolini ; la retirada des républicains espagnols socialistes, libertaires, etc., en 1939 et leur rôle dans la résistance locale voire même celle des militants kurdes et turcs du Grand Est.

Au demeurant, l’histoire de l’immigration a aussi un avenir, y compris dans cette région. De fait, des flux humains parviennent aujourd’hui encore sur le territoire hexagonal. Beaucoup ne feront que passer, certains parmi les nouveaux venus resteront. Ils viendront en leur temps alimenter les patrimoines culturels et humains locaux qu’ils soient syriens, afghans, érythréens ou originaire de l’Afrique de l’Ouest, etc. Sans oublier non plus ceux qui relèveront peut-être de nouveaux exils, de nouvelles migrations, cette fois climatiques.

Enfin, cette journée consacrée à la mémoire et à l’histoire des immigrations en Grand Est a permis de réaffirmer que nous vivions dans des société métisses qui impliquent de reconnaître et d’accepter l’altérité de l’autre et la diversité des cultures. Chacun étant à sa manière un représentant de cette altérité et de cette diversité.  En bref, une manifestation qui a rappelé à tous les participants et participantes que nous étions tous humains, rien qu’humain mais jamais trop humain.

 

Hugues Lenoir

 

 

[1] Voir la contribution de S. Kronenberger

[2] Voir G. Noiriel, Le Mode diplomatique, août 2018 et Le Massacre des Italiens – Aigues-Mortes, 17 août 1893, Paris, Fayard, 2010.

[3] Voir la contribution de P. Gallloro

[4] Se reporter à : Les fabriques citoyennes, histoire en cours, plate-forme Viméo

[5] Sur cette migration des russes blancs, non pas en lorraine mais à Billancourt en région parisienne aux usines Renault : voir N. Berberova, 1994, Chroniques de Billancourt, Actes Sud, Le Méjan. Paradoxalement se côtoyaient d’ailleurs dans la même usine, ouvriers russes blancs et ouvriers révolutionnaires fuyant la dictature bolchévique en particulier l’anarchiste Nestor Makhno qui y travailla comme tourneur in Le Maitron, Dictionnaire biographique du Mouvement libertaire, Les anarchistes, 2014, Ivry sur Seine, Ed. de l’Atelier, consultable en ligne.

[6] Informations recueillies en décembre 2019

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