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Victor Considérant

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Victor Considérant,

un utopiste et un éducationniste bien oublié

 

Victor Considérant[1], un des principaux disciples de Charles Fourier, animateur infatigable de l’École sociétaire, est aujourd’hui bien oublié. La faute sans doute à l’anathème marxiste et au scientisme de la même école qui ont conduit à jeter les utopistes socialistes dans les poubelles de l’histoire. Il naquit en 1808 à Salins, dans le Jura. Polytechnicien, membre de l’Internationale en 1871, adhérant à la section du Panthéon, partisan de la Commune de Paris. Après avoir fondé en 1854-1855 une colonie fouriériste, « Réunion », en Amérique (Texas), il mourut à Paris en 1893. Victor Considérant est aussi l’auteur de la Destinée sociale parue de 1834 à 1844, son œuvre majeure, où il expose et explicite clairement l’immense œuvre poétique et sociale de Charles Fourier, la doctrine sociétaire, c’est-à-dire celle de la société « harmonienne » fondée sur les Séries, les passions et l’organisation phalanstérienne. Il publia par ailleurs de nombreux autres textes et articles dans la presse de l’École sociétaire comme dans le journal Le Phalanstère… Comme son inspirateur Charles Fourier et à l’instar de nombreux théoriciens ou militants des écoles socialistes du XIXe siècle, Considérant s’intéressa à la question de l’éducation comme une nécessité pour les progrès sociaux et comme l’un des ressorts incontournables à la mise en œuvre et aux fonctionnements des sociétés nouvelles. C’est cet aspect de l’œuvre de Considérant que je me propose de présenter ici en la mettant en parallèle avec les critiques et principes de la pédagogie libertaire dont Pierre Joseph Proudhon, lecteur assidu de Fourier et qui connut Considérant, fut l’un des théoriciens précurseurs[2].

À la fin de ma lecture critique et attentive du projet éducatif de Victor Considérant, j’ai découvert que Maurice Dommanget s’était intéressé aussi à cette œuvre pédagogique et y avait consacré une petite brochure publiée à la librairie de l’École émancipée, texte qu’il inclura plus tard dans son ouvrage Les Grands Socialistes et l’Éducation. Cette brochure, sans date, reprend de larges extraits du texte de Considérant sur l’éducation et propose un certain nombre d’analyse que je partage. Ainsi, si mon texte est quelquefois proche de celui de Maurice Dommanget, c’est que la proximité de nos analyses est grande et non fortuite.

 

La destinée sociale

 

Victor Considérant, tout comme Charles Fourier avant lui, se considère porteur d’un message social et organisationnel en mesure de permettre à l’humanité d’accéder à l’âge de la société « harmonique » où chacun, en équilibre avec tous et toutes, pourra vivre au rythme de ses passions. Dans ce processus sociétal, l’éducation, comme plus tard pour les anarchistes, jouera un rôle fondamental, sans être suffisant toutefois, dans cette nouvelle construction. Pour lui, comme pour ses successeurs, il ne s’agit pas de créer l’Homme nouveau archétypique et uniformisé, mais au contraire de favoriser chez chacun son plein développement en fonction de ses passions et de ses attractions toujours proportionnelles à sa destinée. Il consacra donc une partie de sa Destinée sociale à la question de l’éducation dont il fit, quelques années après la publication du troisième volume, une sorte de tiré à part : Théorie de l’éducation naturelle et attrayante, dédiée aux mères[3]. Le titre à lui seul est tout un programme, l’éducation phalanstérienne devra être, contrairement à ce qu’il connut en son temps, naturelle et surtout attrayante. Attrayante au double sens du terme fouriériste, donc attractive et passionnelle, mais aussi intéressante et donnant sens au savoir. Dédiée aux mères, car, marque du temps, Victor Considérant constate que l’éducation relève dans la société du XIXe siècle pour une large part de la mission maternelle. Il souhaite donc attirer l’attention de celles-ci sur un autre système naturel et attrayant, où certes les mères joueront un rôle très amoindri, mais qui garantira à leur progéniture une vie équilibrée et facilitera aussi la réalisation du monde sociétaire. Ensemble des points sur lesquels nous reviendrons dans le détail.

Si Victor Considérant s’inscrit dans la lignée de son inspirateur, Charles Fourier, il n’est pas sans connaître Montaigne et Rousseau. Il considère que « notre système d’éducation est toujours le même qu’au temps de Montaigne »[4] et il partage l’avis de ce dernier quant aux effets de l’éducation sur l’apprenant. Elle rend « servile et coüard [sic], pour ne luy laisser la liberté de ne rien faire de soi »[5]. Tout comme Rousseau, Considérant estime aussi que l’homme « pourrait bien être bon en lui-même »[6] mais que la société civilisée est de nature perverse et qu’elle le dénature. Il faut donc convenir  « que la civilisation actuelle, c’est-à-dire notre état social actuel, soit […] le terme du progrès […] serait une croyance […] absurde »[7], la vraie destinée sociale du genre humain est, Fourier l’a démontré, la société « harmonique ». En conséquence de quoi, «  s’il existe une société réalisant la vraie destinée sociale de l’homme, cette société doit contenir et réaliser le système vrai de l’éducation, l’éducation parfaite, l’éducation naturelle et attrayante, intégralement conforme aux vocations, aux aptitudes, aux goûts, aux inclinations, aux Passions enfin du jeune âge »[8]. Ainsi, comme pour la plupart des libertaires, Considérant suppute un lien fort entre système social et système éducatif. Il s’agit pour lui d’une société en réduction, si ce n’est l’exacte réplique de la société en devenir, du moins une illustration et un outil d’appréhension de l’organisation sociétaire. Ainsi, « le système de l’éducation naturelle et vraie ne doit pas être autre chose que l’organisation naturelle et vraie de la société pour l’enfance et l’adolescence […]. On comprendra que la vraie connaissance de la vraie destinée de l’enfance et de la jeunesse donnera en miniature […] la connaissance de la vraie DESTINÉE SOCIALE de l’homme »[9]. Néanmoins, Victor Considérant affirme que des expériences d’éducation attrayante et naturelle sont d’ores et déjà possibles avant la venue de la société idéale. En effet, « le système de l’éducation sociétaire peut être détaché du régime sociétaire, et l’on peut réaliser dès aujourd’hui des établissements où l’enfance trouverait […] les bienfaits de ce régime »[10]. En cela, il préfigure les nombreuses réalisations que les libertaires conduiront dans le domaine de l’éducation au XIXe et au XXe siècle. De plus, sans être dupe de son époque, il déplore que, « chez nous, l’éducation soit une exception »[11] réservée aux enfants des nantis et considère, comme plus tard le feront les communards parmi d’autres, que « la société doit l’éducation à l’individu »[12]. Et Considérant de déclarer que « la première condition pour qu’un système d’éducation soit bon, c’est-à-dire dans l’ordre de la destinée humaine, c’est qu’il soit universel et applicable à tous les individus »[13] quels que soient leurs origines sociales et leurs moyens économiques. Point de vue partagé aussi par un autre disciple de Fourier, Jean-Baptiste Godin, qui dota le phalanstère de Guise d’écoles et pour lequel « ce que Fourier a écrit sur l’éducation et l’instruction de l’enfance est un chef-d’œuvre de conception et de génie. Combien il laisse loin derrière lui ces traités d’éducation qui, comme l’Émile de Rousseau, ne sont applicables qu’à quelques enfants élus de la fortune, aux pas desquels peuvent être attachés des précepteurs et des maîtres »[14]. De plus, tout comme Francisco Ferrer plus tard, Considérant préconise la mixité de classe en éducation et la recherche de l’épanouissement de tous. En effet, « pour faire œuvre sociale et vraiment philosophique […], il faut spéculer sur l’éducation générale. Il ne s’agit pas de l’enfant de telle ou telle classe, du fils de celui-ci, de la fille de celle-là. L’éducation sociale doit aller à tout, opérer tous les développemens [sic] »[15].

 

Critique de l’éducation collective

 

Dans sa Théorie de l’éducation naturelle et attrayante, Victor Considérant se livre à une vive critique de ce qu’il nomme « l’éducation universitaire », en d’autres termes le système éducatif « public » et académique de son temps, mais, comme le rappelle à juste titre Maurice Dommanget, il ne s’agit pas pour autant de légitimer en quoi que ce soit l’éducation cléricale[16] qui est une autre facette de l’éducation aliénée. Pour Considérant, l’éducation religieuse n’est que superficielle,  « cette éducation d’église, cette odeur de sacristie dont on oint les enfants, et qui s’évapore si vite au contact des idées philosophiques du siècle », et ne peut donc pas résister bien longtemps à la confrontation avec les théories de l’attraction universelle. Sa critique porte donc sur tous les dispositifs éducatifs, car, quels qu’en soient les acteurs, ils participent tous d’une société sans lien avec la destinée sociale du genre humain. En effet, pour lui, « tous les systèmes d’éducation propagent et perpétuent dans les générations la débilité, l’hébétude et l’impuissance »[17], voire, comme l’affirmera plus tard Pierre Joseph Proudhon, ne visent qu’à « donner à des inférieurs juste le degré de savoir que réclame une consciencieuse obéissance »[18]. C’est pourquoi, en société inégalitaire, Considérant en appelle aux mères pour tenter l’essai de l’éducation vraie, car l’actuelle « est pour [les] enfants une nourrice au lait corrompu »[19] dont la conséquence sera de gâter l’avenir à la fois de l’individu et de la société.

Dans son ouvrage Considérant se livre d’abord à une critique radicale de ce qu’il nomme l’école subversive, c’est-à-dire l’école de l’état de civilisation qui n’est ni naturelle ni attrayante. Sa critique est violente et sans concession, pour lui « presque tout ce qui appartient aux institutions, aux arrangemens [sic] pédagogiques, est funeste, absurde, délétère »[20]. En d’autres termes tout aussi radicaux : « L’éducation civilisée, c’est l’apprentissage, l’école pratique du malheur[21] », tout le contraire de l’école du plein épanouissement de l’individu souhaité par Fourier et ultérieurement prôné par les pédagogues anarchistes. Les établissements scolaires sont avant tout des lieux de rétention et de supplices sans espoir d’évasion. Une fois la rentrée des classes faite, l’éducateur peut être rassuré. « Et maintenant, écrit Considérant, n’ayez peur qu’ils [les écoliers] échappent, car vos grilles se sont refermées sur eux, et les murs de vos cours sont trop hauts pour que, si habiles grimpeurs qu’ils soient, ils puissent les franchir. C’est de ces cours-là qu’ils verront désormais le soleil, si encore le soleil passe au haut de ces cours[22]. » Dénonciation que l’on retrouvera sous la plume d’Élisée Reclus dans sa brochure L’Avenir de nos enfants, où il écrivait : « D’ailleurs ces écoles sont-elles sans esclavage, sans heures de retenue et sans barreaux aux fenêtres ? Si l’on veut une génération libre, que l’on démolisse d’abord les prisons appelées collèges et lycées[23]. » Ainsi, contre toutes les lois de la nature et malgré le goût de l’enfance pour le jeu, le gai savoir et la liberté, l’éducation devient tourment dont les éducateurs sont les premiers responsables. « Vous les prenez dès l’âge de six, sept, huit ans ; vous entassez ces frêles créatures dans des prisons, dans des bagnes, que vous appelez des collèges ; vous les serrez dans des dortoirs et des salles d’études nauséabondes, et, dès le jour de leur entrée dans ce lieu fermé et maudit, vous commencez la torture[24]. »

Non seulement l’éducation enferme, mais elle met au supplice l’enfant dans toutes ses dimensions et de manière durable. «  Ce n’est pas un supplice d’un jour, ce n’est pas un supplice du corps : c’est un supplice de huit ans, de dix ans ; c’est supplice du corps et de l’âme à la fois[25]. » Accent que l’on retrouvera chez le libertaire Henri Roorda : « C’est sans doute […] par les milliers d’heure d’immobilité qu’elle leur impose que l’école exerce sur la vie de quelques-uns de ses élèves son influence la plus profonde[26]. »

Ainsi, l’éducation civilisée éduque à contresens, il convient donc d’interpeller l’institution et ses acteurs et de pratiquer l’écart absolu préconisé par Fourier en toute chose afin de « développer, exercer, suivre les vocations et les attraits naturels, caresser les forces et les faiblesses naissantes »[27], respecter les passions de tous, sources de l’épanouissement de chacun.

 

L’éducateur en société civilisée est complice et victime du système dans lequel il œuvre. Victor Considérant n’éprouve envers eux aucune admiration et les dénonce au contraire avec vigueur. « Ah !, écrit-il, vous ne voulez pas entendre que cette éducation-là constitue un supplice long et cruel, et que vous n’êtes pas des éducateurs, mais des geôliers et des bourreaux »[28], et d’ajouter : « À l’œuvre, tourmenteurs, régents, pédants, vendeurs de soupe, pions, chiens de cours , et toute espèce d’argousins préposés à la chiourme[29] ! » De plus, ces éducateurs sont sans passion pour leur activité et le savoir. « Leurs maîtres, d’ailleurs, ne sont plus de pauvres cuistres qui se sont faits régents par nécessité dure, sans goût, sans vocation, sans amour pour la science et pour l’enseignement[30]. » Critique du désengagement que formula aussi, parmi d’autres, Henri Roorda pour qui « il vaudrait toujours mieux que le maître fût lui-même intéressé par les choses dont il parle »[31]. Rien n’est donc, selon Considérant, à conserver dans cette éducation contre nature et contraire à la destinée et qui est doublement néfaste. En effet, « en premier lieu, [elle] est mauvaise, parce qu’elle fait souffrir l’être à élever, qu’elle le détériore au lieu de le développer ; elle est mauvaise ensuite, parce qu’elle fait souffrir l’éducateur lui-même »[32].

 

Critique du préceptorat

 

Si Victor Considérant développe une critique virulente sur l’éducation collective et ses acteurs en civilisation, il n’estime pas le préceptorat et la personnalisation pédagogique comme une solution attrayante. Cette modalité pédagogique est, à ses yeux, tout aussi nocive au plein développement de l’enfant que les écoles-casernes. La critique de ce qu’il nomme « l’éducation particulière » est aussi acerbe. Il considère en effet que « l’éducation de l’enfant, pour être bonne et heureuse, doit se faire dans un milieu ambiant convenablement préparé »[33]. Le préceptorat est pour lui encore plus contre-nature que l’éducation collective et « tous les reproches que nous avons faits à notre éducation publique tombent d’aplomb et plus lourdement encore sur nos éducations particulières. C’est toujours le même mépris des vocations, des facultés, des attractions natives : c’est toujours un régime qu’on impose, des études absurdes à digérer, une nature individuelle qu’on emboîte, bon gré, mal gré, dans une méthode »[34]. De plus la liberté de l’enfant y est encore plus mal traitée, en matière d’éducation particulière « la contrainte est plus active et continue ; c’est une tyrannie sans repos […], un pédagogisme acharné auquel l’enfant n’échappe pas une minute ; pauvre enfant gardé à vue par un précepteur […]. Au collège au moins […] ce n’est pas un combat corps à corps et sans relâche ; l’enfant n’est pas si rudement garrotté [sic] dans le maillot pédagogique ; la chaîne attachée au cou de l’esclave est plus longue »[35]. L’enfant sous l’œil, voire la férule, du maître particulier est soumis à une contrainte pédagogique et à un contrôle permanent qui entravent ses passions et son développement. Si le collège est un lieu sans apprentissage significatif, il a au moins le mérite de mettre en relation les apprenants, d’où un effet positif lié aux différences des tempéraments. Si son seul bénéfice est donc « uniquement [de] ce qui résulte spontanément du contact réciproque des natures mises en présence »[36] et si, « en résumé, le collège c’est la prison, mais avec la réunion des prisonniers et la descente plusieurs fois par jour au préau : l’éducation isolée, c’est le prisonnier au cachot, au secret »[37]. Éducation contre-productive et carcérale qui éduque à contresens et désocialise, tout le contraire d’une éducation en « petite horde et en Séries ». Ainsi, dans une évaluation sans appel Victor Considérant estime que « les produits de l’éducation particulière sont en général aigris, des êtres égoïstes, vains, présomptueux, bouffis d’orgueil »[38] et probablement inadaptés, voire inadaptables, en tant que « produit » civilisé à une société harmonieuse.

 

Critique de la pédagogie civilisée

 

L’école civilisée et sa pédagogie n’ont pas pour but d’élever l’humain à son plus haut degré, mais au contraire de le soumettre et de le préparer à cette société imparfaite. Comme les pédagogues anarchistes le feront, et Bourdieu après eux, Victor Considérant dénonce la reproduction sociale pour laquelle a été conçu le système éducatif. « Ô société perverse ! Ô perverse éducation, chargée de déformer l’homme pour le façonner à cette société[39] ! » Éducation dont le procédé « est toujours le même, toujours la contrainte, la violence, la douleur »[40]. De facto, l’éducation en civilisation et sa pédagogie reproductrice sont mortifères et ne visent qu’à la médiocrité, et c’est en des termes sans ambiguïté que Considérant en fait le constat : « Oui, l’homme est tué chez votre enfant, c’est fini. Réjouissez-vous ; il menaçait d’être un homme, on vous en a fait un épicier […] bon père, bon époux, bon citoyen » et plus loin : « Ô nature humaine […], comme on t’a courbée sur la terre ! Comme on t’a fait semblable aux animaux qui broutent[41]. » On croirait lire la diatribe d’un  Proudhon, voire d’un Pouget.

Au-delà de la critique d’un pédagogisme autoritaire et briseur de passion et d’espérance, Victor Considérant dénonce aussi, à la manière des libertaires, les savoirs inutiles et le bourrage des crânes qu’Henri Roorda stigmatisera également dans ses écrits pédagogiques[42]. Pour le fouriériste, les savoirs académiques et classiques assénés aux classes supérieures sont inutiles et nuisibles au développement intellectuel des collégiens et sans lien avec le monde réel présent et à construire. Il écrit à ce sujet : « Vos rudiments, vos dictionnaires, vos syntaxes, vos livres lourds et indigestes, toutes ces belles choses que  vous allez vous mettre à leur faire passer, bon gré mal gré, dans la mémoire ; votre science de mots dont vous allez les gorger ; toute cette métaphysique de règles à laquelle ils ne comprennent rien, et ne peuvent et ne veulent rien comprendre ; tous ces auteurs latins sur lesquels vous les faites pâlir, et dont chaque verbe ne leur entre dans la tête […] que comme un coin de fer dans le tronc d’un chêne ; toutes ces inutilités universitaires, fastidieuses et abrutissantes dont vous les bourrez aujourd’hui, par la seule raison qu’on faisait ainsi sous Charlemagne : toute cette infâme routine d’éducation, qui est une honte même pour la civilisation dont chacun sent le vide, l’absurdité, la malfaisance[43]. » À quoi bon bourrer les crânes et priver de liberté « pour leur meubler la tête d’une foule de bêtises qu’ils s’empresseront bientôt d’oublier »[44] ?

Considérant adepte de la controverse et du doute formule une hypothèse qui le conduit un instant à accepter les savoirs académiques afin d’interroger cette fois la méthode d’apprentissage et de la dénoncer à son tour comme inacceptable et brutale. « En admettant, écrit-il, – ce qui est bien contraire à la raison – que toutes ces sottises, enseignées aux enfants et aux jeunes gens à si grande dose d’ennui, de peines et de punitions cruelles et abrutissantes, dans les classes, soient des choses utiles et qu’il importe de leur apprendre, est-ce que ces procédés de l’enseignement ne sont pas des monstruosités flagrantes[45] ? » Ce qui, de fait, révolte le plus Victor Considérant, c’est l’uniformité de la méthode dont le but évident est l’uniformisation des individus. Un tel projet pédagogique est aux antipodes de la philosophie fouriériste qui considère tout un chacun comme « unique » et dont l’unicité participe ou participera à l’équilibre général des passions et de la vie phalanstérienne. Rien de pire selon lui que ce refus d’individualisation des apprentissages. « Cette odieuse égalité de règle, de régime et de tâche, ce mépris des natures individuelles, ne constituent-ils pas une énormité qui stigmatise de la manière la plus éclatante nos procédés d’éducation[46] ? » Les individus par nature étant différents, il va de soi que chacun doit être éduqué, voire s’éduquer, selon son tempérament, ses rythmes, ses centres d’intérêt, ses dispositions cognitives… Sur ce point la conception éducative de Considérant s’inscrit par avance et au-delà des seuls pédagogues libertaires dans la perspective que développera aussi le courant des pédagogies nouvelles. La pédagogie civilisée marche contre le bon sens et sans se soucier des différences interindividuelles. « Même ration pour tous les estomacs, même ration pour toutes les mémoires, même ration pour toutes les intelligences, mêmes études, mêmes travaux […]. Mais quel est donc l’éducateur de chiens qui ait la même règle pour ses chiens d’arrêt, ses lévriers, ses chiens courants, ses épagneuls et ses dogues de garde[47] ? » Ou, usant d’autres métaphores, il ajoute avec humour : « La nature humaine ne vous semble donc pas valoir la nature végétale ou la nature animale, que vous faites moins de façon pour élever des pauvres enfants que pour élever des épinards, des laitues ou des chiens ? […] Et nos stupides éducateurs assujettissent aux mêmes dispositions tous les enfants qui leur tombent sous les mains, quoiqu’il soit évident qu’entre telle et telle de leurs victimes, il y a plus de différences qu’entre un cheval et un mouton[48] ! » Considérant refuse cette uniformisation et ce calibrage des individus par le système éducatif, ce qui le conduit à estimer que la pédagogie se résume à « la lutte acharnée des maîtres contre les élèves »[49], où le maître, pour reprendre une expression de James Guillaume, devient « un tyran détesté »[50].

Ce contresens pédagogique, qui a pour conséquence de fabriquer « des sots fieffés, de francs imbéciles […] ou bien des natures tendres qui ont faibli, et que l’éducation civilisée a eu pouvoir de promptement dénaturer »[51], conduit Victor Considérant à prendre fait et cause pour les insoumis et les refuzniks à l’éducation civilisée et au processus durkheimien de la conformité et à dénoncer la répression qui touche les réfractaires. Ainsi, « malheur aux caractères ardents, passionnés, puissants […] qui ne supportent pas la castration ! Tout ce qui n’est pas cire molle et pâte impressionnable est nécessairement scissionnaire [sic] et fait partie des bandes de révoltés. Ce sont les enfants rétifs à l’éducation pédagogique, les mutins, les mauvais sujets, les paresseux, les indisciplinables, la chair à pensums, la matière taillable et corvéable à merci »[52]. Sa révolte contre l’infamie et l’injustice pédagogique l’amène, en forçant le trait, à faire l’éloge de la révolte scolaire et de ce qu’on appelle aujourd’hui le décrochage en associant et en rassurant les parents sur le bien-fondé de la subversion éducative. « Si, leur dit-il, votre enfant se révolte contre une éducation monstrueuse, c’est un bon signe… réjouissez-vous ! Vous verrez vos enfants devenir sous vos yeux des hommes utiles, honorables, loyaux ; grandir en science, en habileté, en force et en talents. » En d’autres termes, vous les verrez se construire librement pour devenir d’excellents phalanstériens et, pourquoi pas, d’honorables anarchistes.

 

Une pédagogie de la nature et  de l’attraction

 

Après s’être livré à une déconstruction radicale de l’éducation « civilisée », Victor Considérant, en reprenant et en explicitant, voire en élargissant, la pensée de Charles Fourier, expose le projet pédagogique de l’École sociétaire. Là encore se retrouveront quelques grandes idées que les anarchistes pédagogues reprendront et tenteront de mettre en pratique. Au demeurant la Théorie de l’éducation naturelle et attrayante doit être considérée comme un manifeste de « l’éducation harmonienne » dont l’auteur rappelle clairement en quelques lignes les principes fondamentaux : « Ainsi, écrit-il,  nous sommes amenés, pour faire bien, à faire tout l’opposé de ce que fait la civilisation. On assujettit l’enfant ; laissez-le libre : on étouffe ses penchants ; épiez et favorisez leur marche : on exténue le corps en exténuant l’esprit ; asseyez la vigueur de l’esprit sur le force du corps : on lui impose le travail et l’étude ; laissez-lui solliciter l’admission aux études et aux travaux : on l’isole des autres, ou on lui donne des compagnons obligés ; laissez-le choisir ses amis comme ses travaux : prenez le contre-pied dans ce qui se fait dans le monde à rebours, et vous aurez des dispositions convenables pour le monde à droit-sens. Construisons, d’après ces principes, le système d’éducation naturelle, attrayante et unitaire[53]. » L’éducation attrayante doit donc fonctionner à contresens afin de rétablir une démarche pédagogique naturelle où l’esprit de découverte est encouragé, où le corps est sollicité comme moteur d’apprentissage, où les affinités électives sont gages d’apprentissage… Autant d’éléments que les expériences de pédagogie libertaire de Cempuis à Barcelone, en passant par La Ruche ou Bonaventure, développeront à leur tour[54].

 

La règle primordiale est le respect de l’enfant ou, plus exactement, le respect de sa nature, car « en harmonie chacun sait que le plus grand tort que l’on pourrait faire à un enfant serait de contrarier sa nature »[55]. Il convient donc de rechercher le système de la nature et de s’y conformer ; et « une fois connu, donner congé à toutes ces méthodes civilisées tendant à réprimer et changer les passions »[56]. L’éducation doit s’alimenter au plus profond de ce qui meut les individus, à savoir leurs passions que l’éducation civilisée nie et réprime. Elle doit être le reflet de la société harmonieuse et y préparer dans un judicieux équilibre entre l’individuel et le collectif. « Le vrai système d’éducation individuelle et sociale consiste à créer un milieu extérieur en parfaite harmonie avec les natures individuelles des êtres dont cette éducation doit opérer le plein développement »[57]. Sébastien Faure, dans la même veine, écrira plus tard : « Le devoir de l’éducateur, c’est de favoriser le plein épanouissement de cet ensemble d’énergies et d’aptitudes qu’on rencontre chez tous […]. Le rôle de l’éducation, c’est de porter au maximum de développement toutes les facultés de l’enfant : physiques, intellectuelles et morales[58]. » En résumé, l’éducation naturelle et attrayante « consiste, dans la Phalange, à favoriser, par tous les moyens possibles, l’éclosion des vocations et le développement des natures. Il n’y a plus de moralisation, de pédagogisme, de sermonneries [sic], de directions imposées »[59]. Elle doit faire en sorte de «  favoriser les mouvements dans le sens des penchants, ouvrir le champ aux essors ; développer et produire toutes les richesses de la belle nature humaine,  et non les perdre misérablement sous les dures et idiotes lois de la contrainte pédagogique » [60].

 

Une pédagogie active et coopérative

 

Le propos pédagogique de Considérant, à la suite de Fourier, embrasse tous les âges du développement, des « poupons » à l’adolescence. L’éducation phalanstérienne est graduée et « composée » et étonnamment moderne pour l’époque. Elle est de fait une éducation de la liberté et elle veille au développement de l’enfant dès son plus jeune âge. Elle tend à éduquer autant le corps que l’esprit, en privilégiant d’abord la formation du corps afin de préparer la plus grande extension possible de l’intelligence. « L’éducation harmonienne, conforme à la nature, se prêtera donc à ses attractions et laissera au développement matériel, aux exercices du corps, une salutaire prépondérance sur ceux de l’intelligence, dans les deux premières phases de l’enfance. C’est le meilleur moyen de travailler au développement postérieur de l’intelligence que de préparer convenablement les organes qui doivent la servir[61]. »

Au-delà du corps, pour les plus petits « jusqu’à deux ans, l’éducation se borne à calculer avec intelligence et à réaliser avec sollicitude toutes les convenances de développement de la vie sensitive »[62]. L’éducation prépare ainsi l’enfant à s’ouvrir au monde, elle favorise l’épanouissement de sa sensibilité afin d’en faire un récepteur de savoir. L’éducation n’est pas non plus guidée par une quelconque autorité pédagogique mais par la rencontre de l’enfant avec son environnement matériel et social… Intuition pédagogique de Considérant que les travaux ultérieurs de la psychologie cognitive viendront confirmer. Ainsi, « une fois l’enfant entré dans le courant de la vie active, ce sont les circonstances de cette vie qui font son éducation »[63], et Considérant ajoute immédiatement une condition essentielle de ce développement qui en fait à l’évidence un précurseur des pédagogues anarchistes. L’enfant « se développe en marchant dans le monde, et en se mouvant dans sa liberté »[64]. Magnifique formule qui n’est pas sans résonance avec celle de Delaunay dans l’Encyclopédie anarchiste : « La liberté est le couronnement de l’édifice éducatif[65]. » Autrement dit : « Le libre développement des vocations, voilà le principe de l’éducation[66]. » Éducation qui repose enfin sur la motivation, l’implication, voire le désir et les centres d’intérêt, ou encore en termes fouriéristes : « La Phalange organise pour l’enfance un régime complet de séduction progressive, de fascination ascendante[67]. »

Mais cette éducation doit aussi respecter les personnalités de tout un chacun, elle ne peut donc qu’être multimodale, pédagogiquement plurielle dans les méthodes et les approches afin de permettre une réelle individualisation. En conséquence, « puisque les natures et les caractères diffèrent, il faut bien des méthodes différentes. Loin de les réduire, de les éliminer pour en faire dominer une à l’exclusion de toutes les autres, il faut en avoir beaucoup : elles seront toutes bonnes, à condition d’être offertes à des caractères qui soient en convenance avec elles »[68]. Pluralité des approches pédagogiques nécessaires « aux convenances phalanstériennes » afin que « cette éducation de développement [qui aidera] les vocations à pousser, les caractères à manifester leurs dissemblances »[69] puisse faciliter la dynamique des équilibres passionnels exigés par l’organisation sociétaire.

 

Victor Considérant ne se contente pas d’évoquer les grandes lignes et les grands principes de son projet éducatif, il en définit aussi quelques règles et prône une pédagogie inductive, de l’action à la théorisation, donc en rupture avec les pratiques de ce qu’il nomme « l’éducation universitaire ». Pour lui, en harmonie, « on sait […] que c’est par le matériel que l’éducation doit commencer ; la théorie c’est la généralisation des faits ; logiquement elle ne peut, elle ne doit venir qu’après les faits. La pratique d’abord, la science après »[70]. C’est à cette condition que l’intelligence des choses peut être saisie par l’apprenant. Sans l’activité et la confrontation au réel, ce ne sont que « des théories abstraites, creuses, répugnantes, dont l’enfant ne comprend pas l’utilité »[71]. Adossées au monde concret « les théories […] se présentent à l’élève, familiarisé avec les choses dont elles s’occupent, fortement intriquées sur leurs différents objets, comme des leviers dont il va se servir pour augmenter ses moyens et ses forces »[72]. Quant aux approches purement magistrales, si Considérant ne les rejette pas absolument, il estime qu’elles ne conviennent qu’aux adultes : « Attendez. Plus tard, écrit-il, il sera homme à suivre deux heures, sans distraction, la même pensée[73]. »

Un autre aspect, résolument moderne, de la pédagogie attrayante est sa dimension collective et coopérative que l’on retrouvera dans le courant de l’école nouvelle ou libertaire. Ainsi, la nature « appelle l’enfant à l’éducation sociétaire, mutuelle, corporative, en lui donnant attrait, dès le bas âge, pour toutes les circonstances de ce régime, et répulsion pour tout système d’éducation isolée, préceptorale [sic] ou paternelle »[74]. Cette pédagogie du collectif repose sur le même ressort que celui de l’attraction industrielle, à savoir  « toujours » celui de « la formation des Groupes libres et leur affiliation en Séries »[75], c’est-à-dire en mode d’organisation affinitaire. Enfin, cette pédagogie avant l’heure est aussi une pédagogie de la stimulation et du conflit socio-cognitif : « Ces désirs de connaissances, éveillés dans les travaux intelligents et passionnés des Groupes, excités par l’exemple, par l’émulation, par les conversations de chaque jour et de chaque heure[76] » et par la concurrence bienveillante avec les autres Séries, permettent aux savoirs individuels et collectifs de se construire. Cette éducation sociétaire est aussi une pédagogie de l’esthétique reposant sur la découverte du beau, en particulier à l’Opéra où elle prend en quelque sorte tout son sens. L’Opéra sera le lieu et le prétexte au développement des jeunes phalanstériens. En effet, c’est à l’Opéra que l’enfant « trouve les éléments de l’initiation à tous les beaux-arts »[77] (langage, chant, poésie, danse, musique, peinture, mécanique…) ainsi que l’aptitude à se déplacer harmonieusement seul ou en groupe… Il est la quintessence et l’aboutissement du travail collectif en Séries et l’école en cela se retrouve « souveraine d’éclosion de tous les nobles instincts artistiques »[78].

En résumé, Charles Fourier et Victor Considérant à sa suite sont, comme l’écrit Godin dans ses Solutions sociales, les fondateurs « des principes de l’éducation démocratique » et ont tracé « un système d’éducation et d’instruction par lequel les corps se développent dans toute leur force et par lequel les intelligences sont appelées à une éclosion certaine »[79]. Soulignons toutefois, après Dommanget, une différence non négligeable entre Considérant et Fourier, celle de la mixité, de la coéducation des sexes qui, comme on le sait, fut le cheval de bataille de Robin à Cempuis et de Ferrer à l’Escuela moderna et pour une part la cause des sanctions qui les touchèrent. Fourier, en effet, très en avance sur son temps, considère que l’éducation commune des filles et des garçons (entre deux et neuf ans et demi environ) est nécessaire au développement de tous. Curieusement, son continuateur ne préconise pas cette pratique. Comme le remarque Dommanget, Considérant, « on ne sait trop pourquoi, car il ne donne aucune raison à l’appui […], range les garçons d’un côté et les filles de l’autre en “chœurs” distincts »[80]. Oubli, désaccord, crainte de l’ordre moral, pressions diverses, la question reste entière.

 

Une pédagogie du travail

 

Outre le respect de la nature de chacun, l’éducation phalanstérienne est aussi une pédagogie du travail, étant entendu que l’activité productive pour Fourier et ses continuateurs est considérée comme naturelle dans le cadre d’une société désaliénée. Ce lien entre travail et éducation, souhaité par les tenants de l’École sociétaire, deviendra, après Proudhon, un axe central de la pédagogie libertaire, prôné par James Guillaume, voté dans les résolutions de l’Association internationale des travailleurs (AIT), défendu par Fernand Pelloutier dans les Bourses du travail, mis en œuvre par Sébastien Faure à La Ruche[81]… En effet, comme le rappelle Dommanget, les anarchistes comme Fourier envisagent l’éducation « dans une société qui réhabilite le travail [et placent] la pédagogie sur le terrain de la production »[82] ; il convient donc « d’incorporer pleinement l’enfant à la vie sociale et industrielle »[83], l’atelier devant à l’avenir remplacer le gouvernement.

De fait, déclare Considérant, « nos systèmes d’éducation ne tendent qu’à fausser pièce à pièce le développement du corps, et vicier ceux de l’âme par l’égoïsme et la duplicité – l’éducation doit être intégrale, et non partielle »[84] et favoriser l’équilibre et l’harmonie entre main et cerveau. Pour y parvenir, il convient d’engager ce processus éducatif au plus tôt afin de préparer l’enfant à son futur de producteur. Donc, sans à proprement parler d’éduquer les nourrissons, on veillera – Considérant cite ici Fourrier et son Nouveau monde industriel et sociétaire – « à former et raffiner leurs sens », à « prévenir l’emploi exclusif d’une main ou d’un bras qui condamne l’autre bras à une maladresse perpétuelle », à l’habituer « à la justesse de l’oreille », « au raffinement musical »[85]. Puis, une fois qu’il est sensibilisé et ouvert au monde, il faut veiller au développement naturel de son « attraction industrielle ». C’est pourquoi, pour faire éclore leur vocation, « les enfants de la Phalange sont promenés au milieu des travaux, des ateliers de toute nature, ils sont placés journellement face à face, et plutôt mille fois qu’une, avec les choses homologues à leurs prédispositions naturelles ; et, loin d’étouffer les vocations dans leur germe, toutes les circonstances […] les sollicitent, les excitent et les appellent sans cesse »[86]. Il s’agit donc d’engager un processus éducatif, non pas fondé sur la contrainte, mais sur l’attirance et la liberté du choix de l’enfant. « En fait d’éducation la Phalange s’appliquera à attirer l’enfant au travail, à lui présenter mille amorces, mille séductions, mille plaisirs pour l’entraîner à l’industrie[87]. »

Les secrets de la réussite éducative et industrielle sont liés mais il faut les associer intimement et, pour ce faire, laisser l’enfant aller à son gré et à son rythme à la rencontre de l’activité et de ses centres d’intérêt[88], car « la nature inspire à tous les enfants, dès le bas âge, des goûts industriels ; ils aiment le bruit des ateliers, le maniement des petits outils […]. Vous faites leur bonheur avec un petit marteau »[89]. Il faut laisser l’enfant « papillonner » à son gré. Et au contraire, s’ils sont contraints trop précocement à certaines activités contre leur nature, le risque est de faire « leur désespoir ». Et pourtant rien n’est plus simple et les modalités d’éclosion des vocations sont bien connues : « le furetage : penchant à tout manier, tout visiter, […] varier sans cesse de fonction » ; « le fracas industriel ou goût pour les travaux bruyants » ; « la singerie ou manie imitative » ; « la miniature industrielle ou goût des petits ateliers » ; l’entraînement progressif, vers l’activité complexe[90], du simple au plus compliqué, à l’exemple des écoles mutuelles où les plus forts entraînent les plus faibles vers le savoir. Écoles mutuelles[91] qui malheureusement, pour Considérant, ne s’impliquent que dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture et non dans les apprentissages industriels. Au-delà des dispositions naturelles de chacun, le travail humain sera le prétexte et le déclencheur de tous les apprentissages, y compris les plus théoriques. Néanmoins, tout apprentissage formel doit procéder de la pédagogie de la découverte avant toute tentative de formalisation. « C’est donc aux jardins et basses-cours, aux cuisines et à l’Opéra que doit commencer l’éducation de l’enfant ; il ne doit passer à l’école que pour y entendre les notions dont il a déjà pris  une teinture confuse en exercice industriel[92]. » Par exemple, c’est dans les ateliers de la cuisine communautaire du Phalanstère que « les enfants prendront les premières connaissances des sciences naturelles, botanique, zoologie, anatomie, physique, chimie »[93]. C’est ainsi que la formule « à chacun selon ses attractions » va permettre à la Phalange de trouver son équilibre en autorisant chacun à se développer en fonction de ses goûts, ses affinités et de ses passions. C’est de cette diversité que seront satisfaits les besoins sociaux. Le Phalanstère a besoin de tous les corps de métiers, des plus « nobles » au plus « répugnants », pour fonctionner et satisfaire les besoins de tous. « Il faut [donc] à la Phalange toutes les fonctions, tous les goûts, tous les caractères ; il lui faut pour ses modulations toutes les notes du clavier passionnel, toutes les cordes, tous les timbres et tous les tons ; il faut sur la palette toutes les teintes et toutes les nuances ; il faut dans l’Unité la variété infinie […]. C’est donc l’intérêt même de la Phalange qui garantit l’éducation à tout enfant[94]. »

Laissons à Godin, qui à sa manière mit en œuvre au Familistère les recommandations fouriéristes, le soin de résumer ce processus éducatif : « Dans le palais sociétaire de Fourier, non seulement toutes les branches de l’enseignement sont ouvertes à l’enfant, mais la manufacture, la fabrique, la ferme, les cultures, les ateliers de tous les ordres sont les écoles où il se familiarise en grandissant avec les industries, par le contact journalier des faits qui se passent sous ses yeux ; et il arrive à l’enseignement industriel et agricole tout initié, déjà, pour avoir vu chaque jour les méthodes et les procédés qui y sont employés, ou même par la participation qu’il a pu y prendre dès ses premiers ans[95]. »

 

Une éducation ouverte

 

« L’éducation unitaire » a pour but  « d’élever les hommes aux perfections du corps et de l’âme »[96], mais l’éducation autoritaire est en tout point contre-productive. Considérant, une fois encore, cite Fourier pour qui les « instituteurs, armés de fouets, de palettes et d’abstractions métaphysiques, savent former des Nérons et des Tibères [sic] »[97]. En civilisation, l’éducation n’est « qu’un concert de punitions, d’insolences, de mépris, de colères, de révoltes et de haines… »[98]. En harmonie, le rapport de « maître » à élève est de tout autre nature, il est le résultat d’un libre choix affinitaire et réciproque, « les maîtres ne sont pas imposés aux élèves, ni les élèves aux maîtres. Les Groupes se forment, ici comme ailleurs, par concours d’affection et de convenances mutuelles, par affinités scientifiques et par sympathies caractérielles »[99]. En conséquence et nécessairement, « pour que l’enseignement soit harmonique par rapport aux Enseignés, il faut d’abord que ceux-ci y prennent du plaisir, l’acceptent avec joie, s’y donnent avec passion. Or, ce beau résultat exige deux conditions : 1° que l’instruction soit sollicitée par l’élève, et non imposée à l’élève ; 2° que le maître soit chéri de l’élève, et non repoussé par lui »[100]. On croirait lire du Carl Rogers ou encore du James Guillaume qui préconise que tout éducateur doit devenir « un ami que [les enfants] écouteront avec plaisir »[101]. Considérant s’exclame donc en direction des futurs enfants d’harmonie : « Choisissez aussi vos instituteurs et vos maîtres ; car maintenant vous êtes LIBRES[102]! » Enfin, et pour souligner encore une fois la proximité, voire l’influence directe, de la pédagogie fouriériste sur la pédagogie libertaire et autogestionnaire, notons ce souhait commun d’ouverture de l’éducation à l’ensemble de la communauté et pas seulement aux « pédagogues » patentés. Pour Considérant, « tous les membres de la Phalange selon leurs talents sont potentiellement « maîtres »[103], jeunes ou vieux, c’est aux talents et aux affinités d’en décider. Au Phalanstère, comme le remarque justement Maurice Dommanget, « ce ne sont donc plus les diplômes issus d’épreuves abstraites qui font le maître mais l’épreuve de l’opinion sur un travail concret. L’autorité en matière d’éducation […] ne vient pas d’en haut mais d’en bas »[104]. Reconnaissance des savoirs de métiers, éducation pratique, voire en alternance, que les libertaires à leur tour feront leurs. En témoigne James Guillaume pour lequel « les maîtres d’apprentissage seront les producteurs eux-mêmes : dans chaque atelier, il y aura des élèves, et une partie du temps de chaque travailleur sera consacrée à leur montrer à travailler. À cette éducation pratique seront jointes quelques leçons théoriques »[105], ou encore sa mise en œuvre dans l’École Ferrer de Lausanne, comme nous le rappelle Jean Wintsch : « La connaissance des métiers était d’ailleurs donnée aux enfants, afin qu’ils puissent entrevoir ce que c’est que la vie et qu’ils sachent choisir leur profession à quinze ans judicieusement : d’un côté, par les visites d’ateliers, de chantiers, d’usines, de fermes, de magasins, du Musée industriel ; d’autre part, par des leçons spéciales sur tel ou tel métier faites en classe, ou chez eux, par de multiples professionnels[106]. »

 

Aux sources de la pédagogie libertaire

 

Comme j’ai tenté de le démontrer, le discours éducationniste de Victor Considérant, largement inspiré par Charles Fourier, fut probablement l’une des sources[107] de la pédagogie libertaire. Opinion déjà formulée en son temps par Maurice Dommanget pour lequel « l’éducation harmonienne » est « une conception remarquable d’intégration de la société enfantine dans la grande société des adultes […]. Comme dans toute la construction phalanstérienne la liberté s’épanouit et l’on sent bien tout ce que l’anarchisme a puisé dans le fouriérisme »[108] et, ajoute-t-il, « bien qu’il soit difficile de se prononcer formellement à ce sujet, il n’est pas douteux qu’en dehors du mouvement socialiste plus d’un écrivain de la pédagogie a fait des emprunts à la Destinée sociale »[109]. Au demeurant et plus d’un siècle après avoir été décrite, cette pédagogie naturelle et attrayante reste d’une modernité absolue et l’on peut déplorer que le système éducatif « civilisé » toujours en vigueur continue contre son gré, ses affinités et ses passions à conformer l’enfant. Ce système autoritaire ne vise en fait qu’à le pétrir et à donner forme à une pâte molle afin d’en faire « un bon citoyen » soumis au régime de l’autorité et qui légitime la démocratie délégataire et inégalitaire pour laquelle il fut inventé.

Enfin, Dommanget nous rappelle opportunément que Victor Considérant ne se contenta pas de théoriser, mais qu’il essaya à deux reprises mais sans succès de devenir aussi un praticien de l’éducation sociétaire. Ainsi, en 1833, il songea « à établir un phalanstère enfantin »[110] puis par la suite il tenta, en utilisant les colonnes de La Phalange, journal fouriériste, de relancer son projet à Condé-sur-Vesgre. Il est sans doute aussi, avec François Barrier, un fouriériste lyonnais qui fonda en 1846 la société protectrice de l’enfance »[111], un des premiers à affirmer les droits imprescriptibles des enfants, anticipant en cela sur la Convention internationale des droits de l’enfant (1989). Ainsi écrivait-il : « Jeunes générations émancipées, voici, pour vous aussi, l’ère de la liberté ! LES DROITS DE L’ENFANT sont reconnus et sacramentellement reconnus dans les Phalanges[112]. » Règle ultime, avant tout le respect de l’enfant. Posture pragmatique, d’une part, et gage de réussite de la société future, posture éthique, d’autre part, car « en harmonie, chacun sait que le plus grand tort que l’on pourrait faire à un enfant serait de contrarier sa nature »[113].

 

 

 Hugues Lenoir

 

 

Bibliographie

 

Considérant V., Théorie de l’éducation naturelle et attrayante, dédiée aux mères, À la librairie de l’École sociétaire, Paris, 1864.

Dommanget M. (s. d.), Les Idées pédagogiques de Victor Considérant, Librairie de l’École émancipée, Saumur.

Dommanget M., Les Grands Socialistes et l’Éducation : de Platon à Lénine, A. Colin, Paris, 1970.

Fourier C., Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, Flammarion, Paris, 1973.

Godin J.-B., Solutions sociales, La Digitale, Quimperlé, 1979.

Lenoir H., Henri Roorda ou le Zèbre pédagogue, Éditions du Monde libertaire, Paris, 2009.

Lenoir H., Précis d’éducation libertaire ou le livre du non maître, Éditions du Monde libertaire, Paris, 2011.


[1] Source DBMOF, article « Considérant », notice revue et complétée par J.-C. Dubois et M. Cordillot.

[2] Voir Lenoir H., Précis d’éducation libertaire ou le livre du non maître, Éditions du Monde libertaire, Paris, 2011.

[3] Pour réaliser de texte, j’ai utilisé le tirage de 1864, publié à Paris à la librairie de l’École sociétaire.

[4] Considérant V. (1864), Théorie de l’éducation naturelle et attrayante, dédiée aux mères, Paris, À la librairie de l’École sociétaire, p. 19.

[5] Ibid., p. 19.

[6] Ibid., p. 7.

[7] Ibid., p. 8.

[8] Ibid., p. 11.

[9] Ibid., p. 12. Considérant écrit toujours DESTINÉE SOCIALE en majuscules ; dans la suite du texte, ce terme apparaîtra en minuscules.

[10] Ibid., p. 12.

[11] Ibid., p. 3, « exception » en majuscules dans le texte.

[12] Ibid., p. 3, citation en majuscules dans le texte.

[13] Ibid., p. 29.

[14] Godin J.-B., Solutions sociales, La Digitale, Quimperlé, 1979, p. 68.

[15] Considérant V., op. cit., Considérant V., pp.28-29.

[16] Dommanget M. (s. d.), Les Idées pédagogiques de Victor Considérant, Saumur, Librairie de l’École émancipée, p. 6.

[17] Considérant V., op. cit., p. 184.

[18] Cité par Raynaud J.-M., T’are ta gueule à la Révo, dires et agirs d’éducation libertaire, Éditions du Monde libertaire, Paris, 1987, p. 195.

[19] Considérant V., op. cit., p. 186.

[20] Ibid., p. 31. « Arrangemens » sans « t ». Dans l’orthographe de Considérant et du XIXe siècle, les « t » finaux au pluriel sont supprimés. Il en va de même, par exemple, pour « enfans ». Dans la suite du texte, je moderniserai l’écriture en rétablissant les « t ».

[21] Ibid., p. 32.

[22] Ibid., p. 9.

[23] Cité par L’Aminot T., « Henri Roorda, pédagogue rousseauiste et libertaire », in Collectif, Henri Roorda et l’humour zèbre, Éditions Humus, MHL, Lausanne, 2009, op. cit., p. 62. L’école prison sera aussi au cœur de la pensée foucaldienne comme lieu de dressage des corps et des intelligences dans Surveiller et punir.

[24] Considérant V., op. cit., p. 8.

[25] Ibid., p. 8.

[26] Roorda H. (1918), Le pédagogue n’aime pas les enfants, Librairie Payot, Lausanne-Paris,  p. 56.

[27] Considérant V., op. cit., p. 11.

[28] Ibid., p. 10.

[29] Ibid., pp. 8-9. En italique dans le texte.

[30] Ibid., p. 165.

[31] Roorda H., Œuvres complètes, t. 2, Éditions L’âge d’homme, Lausanne, 1970. « Avant la grande réforme de l’an 2000 », p. 144.

[32] Considérant V., op. cit., p. 35.

[33] Ibid., p. 27.

[34] Ibid., p. 30.

[35] Ibid., p. 30 et p. 31.

[36] Ibid., p. 31.

[37] Ibid., p. 32.

[38] Ibid., p. 31.

[39] Ibid., p. 23.

[40] Ibid., p. 18.

[41] Ibid., p. 22.

[42] Par exemple, se reporter à Roorda H., Œuvres complètes, t. 1, Éditions L’âge d’homme, Lausanne, 1969 : « Le débourrage de crânes est-il possible ? »

[43] Considérant V., op. cit., p. 10.

[44] Ibid., p. 12.

[45] Ibid., pp. 11-12.

[46] Considérant V., op. cit., p. 12.

[47] Ibid., p. 12.

[48] Ibid., p. 13 et p. 14.

[49] Ibid., p. 17.

[50] Guillaume J., « Idées sur l’organisation sociale », cité par Raynaud J.-M., T’are ta gueule à la révo, dires et agirs d’éducation libertaire, Éditions du Monde libertaire, Paris, 1987.

[51] Ibid., p. 16.

[52] Ibid., pp. 16-17.

[53] Ibid., p. 49. En italique dans le texte. Monde « à rebours » ou monde civilisé, « à droit-sens » ou harmonique.

[54] Se reporter à Précis d’éducation libertaire ou le livre du non maître, op. cit.

[55] Considérant V., op. cit., p. 62.

[56] Ibid., p. 81. Ici Considérant cite Fourier.

[57] Ibid., p. 118.

[58] Faure S., Écrits pédagogiques, Éditions du Monde libertaire, Paris, 1992, p. 150.

[59] Considérant V., op. cit., p. 62.

[60] Ibid., p. 48. En italique dans le texte.

[61] Ibid., p. 98.

[62] Ibid., p. 91.

[63] Ibid., p. 92.

[64] Ibid., p. 92. Souligné par moi.

[65] Delaunay E., article « Éducation » de l’Encyclopédie anarchiste dite de S. Faure, Éd. La Librairie internationale, Paris, sans date.

[66] Considérant V., op. cit., p. 63.

[67] La citation originale apparaît ainsi dans le texte de Considérant : « La Phalange organise pour l’enfance un régime complet de SÉDUCTION PROGRESSIVE, de FASCINATION ASCENDANTE». L’italique et les majuscules indiquent l’importance de la déclaration, ibid., p.92.

[68] Ibid., p. 173.

[69] Ibid., p. 53.

[70] Ibid., p. 62.

[71] Ibid., p. 164.

[72] Ibid., p. 164.

[73] Ibid., p. 62.

[74] Ibid., p. 69.

[75] Ibid., p. 63.

[76] Considérant V., op. cit., p. 164.

[77] Ibid., p. 143.

[78] Ibid., p. 151. En italique dans le texte.

[79] Godin J.-B., op. cit., p. 68.

[80] Dommanget M. (s. d.), op. cit., p. 24.

[81] Sur ces différents aspects, voir Lenoir H., Précis d’éducation libertaire, op. cit., 2011, et Éduquer pour émanciper, Éditions CNT-RP, Paris, 2009.

[82] Dommanget M. (s. d.), op. cit., pp. 18-19.

[83] Ibid., p. 30.

[84] Considérant V., op. cit., p. 48. En italique dans le texte.

[85] Ibid., pp. 78-79.

[86] Ibid., p. 112.

[87] Ibid., p. 63.

[88] Ovide Decroly développera une pédagogie dite nouvelle centrée sur cette notion de centre d’intérêt.

[89] Considérant V., op. cit., p. 61.

[90] Pour plus de détails sur ces ruses pédagogiques, se reporter à Considérant V., op. cit., pp. 99-101.

[91] Écoles mutuelles, très en vogue dans la première moitié du XIXe siècle en France.

[92] Considérant V., op. cit., p. 143.

[93] Ibid., p. 133.

[94] Ibid., p. 51.

[95] Godin J.-B., op. cit., p. 70.

[96] Fourier cité par Considérant V., op. cit., p. 37.

[97] Idem.

[98] Considérant V., op. cit., p. 172.

[99] Ibid., p. 172. En italique dans le texte.

[100] Ibid., p. 163. En italique dans le texte.

[101] In « Idées sur l’organisation sociale ».

[102] Considérant V., op. cit., p. 167. En majuscule dans le texte.

[103] Ibid., pp. 166-167.

[104] Dommanget M., op. cit., pp. 38-39.

[105] In « Idées sur l’organisation sociale », réf. cit.

[106] Wintsch J., Heimberg C., L’École Ferrer de Lausanne, Éditions Entremonde, Lausanne, 2009, p. 51.

[107] Sur ces sources se reporter à Précis d’éducation libertaire ou le livre du non maître, op. cit.

[108] Dommanget, op. cit., p. 24 et p. 39.

[109] Dommanget M., Les Grands Socialistes et l’Éducation : de Platon à Lénine, Paris, A. Colin, 1970, p. 242.

[110] Dommanget M. (s. d.), Les Idées pédagogiques de Victor Considérant, op. cit., p. 40.

[111] Ibid., p. 41.

[112] Considérant V., op. cit., p. 166. Italique et majuscules dans le texte.

[113] Ibid., p. 63.

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