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Quelle pédagogie et quelle langue pour la laïcité et la citoyenneté ?

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Reims 2018

Quelle pédagogie et quelle langue

pour la laïcité et la citoyenneté ?

 

Le colloque de Reims de l’an 2018 fut comme à l’accoutumée transfrontalier grâce à la présence d’une intervenante de l’association belge francophone Lire et écrire. Les débats mirent en lumière d’autres dimensions de ce nécessaire passage des frontières au-delà de la seule géographie à savoir celles des frontières toutes « symboliques », qu’elles soient culturelles et/ou générationnelles. Frontières qu’il s’agit de franchir pour entrer en laïcité et en citoyenneté. La maîtrise de la langue devient dès lors un enjeu pour trouver et se faire une place dans un monde complexe et mouvant. L’action culturelle est de facto l’une des occasions d’y parvenir.

 

Dès le début du colloque, il est apparu combien il était essentiel de définir les concepts afin que des expressions comme « citoyenneté au sens large »[1], « valeurs de la République », laïcité « mal comprise » prennent sens et soient mises en débat et partagée par les auditeurs afin que des représentations communes émergent. C’est à quoi c’est essayé Joël Roman lors de son intervention en rappelant que dans l’hexagone la définition de la laïcité était précise et déjà ancienne et qu’elle garantit « le vivre ensemble ». Mais il fut aussi rappelé qu’au-delà des frontières, lorsque la laïcité est évoquée, elle se charge d’autres sens, d’autres nuances comme au Mexique, en Turquie ou dans la Belgique voisine. Elle n’est donc que relative même si son ambition se veut universelle. La laïcité est définie dans la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État, elle est selon Joël Roman une « loi de liberté » visant à pacifier les relations entre l’État et les cultes. Elle est aussi et surtout peut-être une loi garantissant la liberté de conscience de tous et toutes, athées comme croyants. En cela, elle n’a pas besoin d’être affublée d’adjectif ou de complément tel que « intégrale ou de combat ». En d’autres termes la laïcité se suffit à elle-même. L’intervenant a par ailleurs souligné avec conviction que contrairement à une idée reçue la laïcité dans notre société n’est pas une valeur mais un principe organisateur du vivre ensemble et la recherche d’une tolérance partagée et réciproque. Principe qui permet de mettre en œuvre pour le coup les valeurs de liberté, de fraternité et d’égalité. En bref, laïcité rime avec acceptation de la diversité… divers Cités.

 

Bernard Noly des Francas du Rhône éclaira les propos précédents grâce à une expérimentation autour des questions de laïcité, de citoyenneté et de culture auprès d’élèves du primaire en vue de les autoriser à devenir et être des « enfants citoyens » ?  Citoyenneté abordée par le truchement de la découverte d’œuvres d’art et par la mise en débat de leurs sens, de leurs esthétiques et des représentations qu’elles suscitent. Autrement dit, il s’agissait de permettre aux enfants de se décentrer de leurs milieux familiaux, par leur confrontation à certaines œuvres, en les engageant à « observer, éprouver, interpréter ». Démarche visant à valoriser la diversité des cultures et à développer chez eux les prémisses d’un esprit critique sans lequel le terme de citoyenneté n’est qu’illusoire. Esprit critique fondé sur un triptyque de trois verbes d’action, communs à de nombreuses associations d’Éducation populaire. Une sympathique expérience de « classe citoyenne » qui favorisa l’élaboration par chaque enfant d’un « carnet de voyage » quelquefois accessible aux familles à leur tour confrontées aux œuvres et aux cultures qu’elles transcendent et à « l’expérience esthétique » productrice de controverses, d’échanges et à termes d’acceptation de l’autre, de ses valeurs et de ses représentations.

 

 

Aurélie Audemar de l’association Lire et Écrire présenta un document intitulé Balises pour l’alphabétisation populaire. Elle rappela sommairement quand Belgique francophone le choix avait été de mettre sous le terme alphabétisation toutes les actions visant à alphabétiser, lutter contre l’illettrisme ou encore remédier à de grandes difficultés devant le lire, écrire, compter… Dans cette présentation un autre triptyque d’action fut mobilisé pour faire vivre les balises de l’alphabétisation populaire : « comprendre, réfléchir, agir le monde ». Balises dont l’ambition est le développement de compétences citoyennes et de permettre à chacun de devenir dans ce domaine un « citoyen-chercheur ». Sans négliger pour autant le développement des capacités essentielles à ce statut, à savoir celles de devenir aussi un « écriveur, lecteur, mathématiseur ». Ainsi le projet de Lire et Écrire revêt une double dimension, à savoir politique et pédagogique. L’action devant favoriser à la fois une plus grande maîtrise de la langue écrite et parlée et à accroître les capacités des acteurs à « agir le monde » donc en conséquence à y prendre toute sa place et peut-être participer à sa transformation, à son amélioration dans le sens de plus d’égalité. La finalité de l’alphabétisation dépasse de facto la seule acquisition de savoirs et vise à démultiplier le « pouvoir d’agir » de chacun. De ce fait elle n’apparaît plus comme une fin mais comme un moyen d’accès à une pleine citoyenneté. Ainsi le « projet-citoyen » et ses balises deviennent prétexte d’acquisition de la langue en veillant néanmoins à ce que les apprenants puissent « maîtriser leur parcours de formation » en d’autres termes restent maître de leur devenir.

 

Quant à l’intervention de Charlotte Faure de l’association Par chemins et d’Hugues Lenoir, je renvoie le lecteur au texte sur l’expérience Coup de pouce relatée dans les actes de ce colloque. Il m’est difficile en effet en tant que protagoniste d’en tenter une rapide évocation. Il convient ici de simplement rappeler qu’il s’agit d’une recherche-action coopérative « dans le cadre d’un laboratoire d’éducation non-formel » porteuse de conscientisation et d’émancipation citoyenne individuelle et collective où les apprentissages linguistiques et culturels sont déterminés par l’action et le résultat de celle-ci.

 

La table ronde qui précéda la diffusion du film de Philippe Worms réaffirma qu’une meilleure maîtrise de la langue renforce l’estime de soi et que pour ce faire l’action culturelle est un excellent vecteur. Elle permet en effet de se dépasser et souvent de sortir d’une communauté quelquefois repliée sur elle-même. Ainsi l’accès à la langue n’apparaît plus comme une simple technique mais comme créatrice de lien social souvent intercommunautaire. Le film de Worms vient compléter ou plutôt donner un autre regard sur les actions conduites dans le cadre du projet piloté par la Ministère de la culture qui a donné lieu à la publication d’un ouvrage intitulé Détours et déclics, actions culturelle et langue française. Film sur quelques expérimentations liées à ce projet où l’ouverture à la culture rime avec ouverture de soi et du monde. Deux citations pour susciter le désir de visionner ce documentaire. La première, celle d’un jeune autrefois en des-errance scolaire (et peut-être individuelle et sociale) qui à la suite d’une immersion dans le théâtre déclare « au jour d’aujourd’hui, je m’apprécie ». La seconde celle d’une formatrice qui affirme que quelque soit nos parcours antérieurs « la dignité on la récupère, quand on est acteur de sa vie » et l’action culturelle y peut beaucoup.

 

 

Conclusion

 

Colloque de Reims qui une fois encore a permis, au-delà de la question de la laïcité et de la citoyenneté, de souligner la dialectique vertueuse d’un accès à la langue par la culture et d’un accès à culture par la langue. 

De plus in fine, il est apparu lors de cette manifestation et suite aux actions de Lire et écrire, des Francas ou de Par Chemins que les pratiques et les valeurs de l’Éducation populaire étaient sans doute d’excellents outils pédagogiques pour favoriser et développer tant l’accès à la langue qu’à la culture mais aussi aux principes de laïcité et à l’exercice de la citoyenneté. Reste à savoir s’ils sont les seules ressources dans ce domaine. Au demeurant le film de Philippe Worms Les orages, ça finit par passer apporta de nouvelles preuves quant à la pertinence de mobiliser les ressorts et les valeurs émancipatrices de l’éducation populaire pour développer le vivre ensemble, la compréhension réciproque, l’échange et la tolérance partagée.

[1] Toutes les termes entre guillemets sont issues des propos et débats tenus dans le colloque.

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