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Paulo Freire, pédagogie des opprimé.e.s par I. Peirera (note de lecture)

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Pereira-Freire

Paulo Freire

par Irène Pereira

 

Dans cet ouvrage Irène Pereira se propose de nous faire découvrir ou redécouvrir le pédagogue brésilien Paulo Freire et en particulier son plus célèbre ouvrage en France Pédagogie des opprimés (1974) qu’elle s’est autorisée à genrer dans le titre qu’elle donne à son essai. Etait-ce bien utile même si elle rappelle à juste titre que Freire ne fut pas insensible à l’émancipation sociale des femmes et des hommes ?

Dans une première partie l’auteure rappelle brièvement le parcours du pédagogue (1921-1997) et son long exil de 25 ans suite au coup d’état militaire que connut le Brésil en 1964. Sa pédagogie étant alors considérée subversive comme elle l’est encore aujourd’hui par la droite réactionnaire brésilienne, puisque qu’à vocation émancipatrice. Irène Pereira rappelle que Freire développa un courant de ce que l’on nomme aujourd’hui la pédagogie critique et qu’il fut lui-même critique de sa propre démarche en renonçant par exemple à utiliser le terme de « conscientisation » car il craignait que l’usage réducteur et autosuffisant de ce terme n’entrave le long processus de l’émancipation en entretenant « l’illusion qu’il suffit d’interpréter le monde et de le critiquer pour le changer en faisant l’économie de la lutte contre les structures sociales » (p.28). Au demeurant l’auteure souligne le lien que Freire entretint avec le syndicalisme brésilien et sa conviction que c’est « au peuple d’élaborer lui-même son propre programme et de le relier à l’expérience concrète de […] son oppression » (p.23). Suite à ces quelques précisions biographiques, Irène Pereira  évoque en quelques pages les principes de la pédagogie critique de l’éducateur issus d’un ouvrage plus tardif intitulé Pédagogie de l’autonomie (1997) où il réaffirme « son refus d’une éducation inféodée à un parti ou à un courant politique » (p.33).  Néanmoins, il ne verse pas dans la croyance à une  impossible neutralité fut-elle bienveillante de la part de l’enseignant. Au contraire, il considère que l’éducateur doit affirmer en toute honnêteté ses positions et accepter de les mettre en débat mais il « ne peut refuser le devoir de renforcer, dans sa pratique enseignante, la capacité critique de ceux qu’il éduque, leur curiosité, leur insoumission » (F.p.28). Il propose de permettre à l’apprenant « dans son application également critique pour entrer en tant que sujet dans l’apprentissage » (F.p.45). Enfin comme Pestalozzi avant lui qui estimait que l’éducation devrait permettre à chacun de faire œuvre de lui-même, Freire souhaitait que l’apprentissage permette à l’élève de « se reconnaître comme architecte de sa propre pratique pour connaître » (F.p.50)

Dans une deuxième partie, l’auteure souligne que de nombreuses luttes émancipatrices et éducatives utilisent et se revendiquent de la pédagogie Paulo Freire comme les Zapatistes, les écoles autogérées argentines ou encore le Mouvement des sans terre au Brésil. Ensemble de mouvements qui visent à la fois à « changer le visage de l’école » (F.p.56) et à engager des processus d’autoémancipation révolutionnaire y compris en développant des pratiques coopératives dans la formation des enseignants. Dans la suite de l’essai, elle brosse rapidement un tableau d’une pédagogie critique toujours en lien avec le social et ses luttes. Elle évoque ainsi les nombreux auteurs de ce courant, leurs nuances et leurs différentes approches. Puis, Irène Pereira présente quelques outils et certains principes et pratiques pédagogiques qui irriguent cette pédagogie comme l’éducation mutuelle et le dialogue. Enfin, et, il était essentiel de le souligner, elle rappelle l’influence directe de  Freire sur le théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal.

Dans une brève troisième partie, l’auteure dénonce tout d’abord les dérives réactionnaires de l’école des « réac-publicains » d’une part et la tentation de privatisation et de marchandisation de l’éducation d’autre part. Afin de contrecarrer cette menace bien réelle, elle nous invite à développer des pratiques de pédagogie critique dans le monde francophone où le travail de Freire est peu connu. Pédagogie critique définie comme « une conception de l’éducation qui accorde une capacité d’action transformatrice aux acteurs et actrices » (p.127). De fait rien de bien nouveau si ce n’est que cela renforce et réactualise la détermination et les pratiques mis en œuvre par les éducateurs anarchistes depuis plus de 120 ans. L’ouvrage se termine par une précieuse et très complète bibliographie de l’œuvre en français de Freire réalisée par Gauthier Tolini   

 

Pour conclure, un désaccord avec l’auteure qui affirme que la pédagogie de Freire « pourrait être qualifié de pédagogie sociale et libertaire » (p.51). Certes, la pédagogie des opprimés n’est pas sans nous rappeler la formule de Fernand Pelloutier « Instruire pour révolter ». Certes, elle revêt une dimension antiautoritaire et sociale assumée et elle vise comme la pédagogie libertaire à développer l’esprit critique des apprenants. Mais en aucun cas Freire ne s’est réclamé d’une pédagogie libertaire dont la force et la spécificité est son lien étroit avec la construction d’une société anarchiste. De fait, il n’y a pas de pédagogie libertaire sans projet libertaire. Néanmoins, cet ouvrage est bien écrit et facile à lire et peut ouvrir quelques pistes pédagogiques à ceux qui souhaitent qu’école rime avec émancipation, à condition toutefois, qu’ils gardent un esprit critique sur un courant pédagogique par bien des aspects hétéroclites.

 

Hugues Lenoir

Groupe Commune de Paris

 

 

(1) Pereira I., 2017, Paulo Freire, pédagogie des opprimé.e.s, Paris, Editions libertalia, 10 euros à Publico.

(2) Les notes précédées d’un F, son des citations de P. Freire, les autres ont pour auteure I. Pereira

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