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Les livres et l’illettrisme

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Les livres et l’illettrisme

 

Au-delà des chiffres toujours discutables et interprétables, malgré le sérieux du travail de l’INSEE et de l’enquête IVQ[1], la question du rapport aux livres des populations jeunes et adultes en situations[2] d’illettrisme reste problématique. Si tous, à quelques exceptions près, ont été longuement scolarisés en français et si la plupart des adultes  éloignés de lecture et de l’écriture travaillent ou ont travaillé, peu d’entre eux font du livre un objet du commun. Et passer les portes d’une bibliothèque ou d’une médiathèque n’est que rarement une démarche coutumière. Ces lieux de diffusion de la culture restent très, trop souvent à leurs yeux des espaces réservés – malgré les efforts récurrents des professionnels du livre – à des publics[3] qu’ils imaginent savants et presque toujours bien scolarisés, voire diplômés. D’ailleurs la plus grande amplitude d’ouverture des bibliothèques et médiathèques proposée par certains ne résoudra sans doute pas la question d’un usage de masse des ressources à disposition en particulier pour les publics les moins lecteurs.

Ainsi malgré les efforts de nombreuses équipes des lieux de culture animant des espaces « lecture facile », des temps du conte, des mises en extériorité dans le cadre de bibliothèques de rue et de journées portes-ouvertes… le livre et la lecture demeurent étrangers à une large part de la population[4]. La question reste donc entière, comment amener ces personnes à se rapprocher du livre et de la lecture ? Plusieurs pistes ont déjà été ouvertes à cette fin, même si elles ne sont pas toujours aussi systématiques que nécessaires. Tout d’abord, la mise en contact précoce de l’enfant et du livre. Un contact dès le berceau et le bain… Le livre doit devenir un compagnon de jeu et de désir et ainsi préparer l’enfant au grand saut dans la lecture plaisir et non dans la lecture contrainte. Plaisir et désir de lire sont sans doute une des clés de ce rapprochement entre les individus et le livre.  Ensuite, les espaces de lecture libre à l’école maternelle et en classes primaires, aujourd’hui en danger dans de nombreux établissements, doivent être préservés et augmentés. Et ainsi, peut-être, l’acte de lecture deviendra une seconde nature favorisant l’évasion, la découverte et la compréhension du monde… en bref un terrain de jeu pour l’émancipation intellectuelle.

Une fois la bataille en milieu scolaire engagée, il conviendrait aussi que les activités de travail mobilisent et, de fait, permettent l’entretien de ce capital lecture. Il est en effet déplorable de constater que de nombreux emplois peu qualifiés ne mobilisent que fort rarement l’intelligence et les capacités de lecture des salariés, ce qui à terme fait place à des formes plus ou moins accentuées d’illettrisme récurrent. Illettrisme de retour qui est lié à l’érosion progressive des savoirs de base du fait d’une non-utilisation prolongée. Responsabilité sociétale donc des entreprises qui toutefois ne dédouanent pas complètement les individus dans leur espace domestique d’un non-usage de leur propre capacité de lecture. Au demeurant ce cumul de renoncement renforce avec l’âge un risque d’illettrisme de plus en plus avéré et auquel il sera plus en plus difficile de remédier.

L’apparition de l’ordinateur et d’un numérique de tous les instants renforcent encore la nécessité de maîtriser les codes de la lecture et de l’écriture. En effet, ces outils d’usages communs requièrent de plus en plus la connaissance des codes. De facto, une fois les premières icônes franchies, l’acte de lecture et ou d’écriture devient incontournable dès qu’il s’agit de lire et ou de rédiger un courriel, de naviguer sur internet pour réussir la quête de toute information ou la recherche de tel ou tel élément de culture. Seuls les jeux, et encore, ne nécessitent pas cette maîtrise. Ce recours à la lecture et au clavier dans un monde numérique peut encore accroître la fracture entre les usagers du lire et de l’écrire et d’autres segments de population et donner une forme contemporaine au traditionnel « illettrisme » à savoir l’« illectronisme ». Forme nouvelle qui pourrait accentuer la difficulté de certains pour trouver et/ou à conserver un emploi décent voire augmenter les statistiques concernant les populations en difficultés – et pas exclusivement en situations d’illettrisme stricto sensu – avec l’usage numériquement médiatisé de la lecture et de l’écriture.

Dans ce contexte, les bibliothèques et les médiathèques ont sans doute un grand rôle à jouer et de nombreux enjeux sociétaux à relever. Non seulement, il leur faut maintenir leur volonté de s’ouvrir à tous et à toutes quelque soit leur niveau de culture donc ne plus apparaître comme le lieu d’une mythique élite mais aussi s’engager toujours plus sur l’accès au numérique pour tous.

Au demeurant si la lutte contre l’illettrisme et le possible illectronisme incombe pour une part aux espaces publiques de culture, ils ne sont pas les seuls lieux concernés. Les crèches dès le plus jeune âge et l’école doivent renforcer encore leur rôle de prévention afin de limiter le non-accès à la lecture. Les collèges et les lycées pourraient œuvrer afin de maintenir le goût du lire en veillant à ce que la lecture plaisir, de découverte et d’évasion ne sombre pas sous les injonctions académiques de la lecture contrainte, de la lecture programme. Les entreprises pourraient aussi repenser les organisations de travail de manière à en faire des espaces où les acquis scolaires puissent être mobilisés, entretenus et même, rêvons un peu, approfondis dans la cadre de ce que d’aucuns nomment des entreprises apprenantes. Enfin, il s’agit aussi de mettre les individus devant leur responsabilité quant à l’entretien et au développement de leur connaissance. Connaissances pensées comme un outil indispensable à leur emploi voire à leur émancipation.  La société toute entière et tous ses acteurs sont donc concernés face à un phénomène qui n’a rien de marginal et qui touche entre 8 et 10 % de la population. Il conviendrait donc d’engager un grand mouvement de conscientisation sociale sur les impacts individuels et sociaux des multiples formes d’illettrisme présentes et à venir. Dans ce contexte les bibliothèques et les médiathèques publiques ont à l’évidence, en lien avec les structures d’Éducation populaire, un immense rôle à jouer.

 

Hugues Lenoir

 

[1] Information et vie quotidienne.

[2] « S » à situations car l’illettrisme est polymorphe.

[3] Notons toutefois que la population hexagonale est peu utilisatrice des bibliothèques publiques si on la compare à certaines de nos voisins européens.

[4] Notons encore que le nombre de « grands » lecteurs diminuent régulièrement en France.

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