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L’école des barricades

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L’école des barricades

 

L’école des barricades, vingt-cinq textes pour une autre école, 1789-2014, c’est le titre de l’anthologie que nous a concocté Grégory Chambat pour cette rentrée des classes où une ministre chasse l’autre sans pour autant remettre en cause la grande machine à lessiver les cerveaux et à enfermer les corps. Il s’agit donc d’une anthologie mais elle ne repose pas seulement que sur le savoir théorique de l’auteur mais sur ses vingt années d’expérience d’enseignement en collège, son implication au sein de la fédération CNT de l’éducation et de son engagement dans la revue N’Autre école qui œuvre pour une révolution sociale, éducative et pédagogique. Autant dire que les textes que Greg a retenus, aux prix de choix cornéliens (programme oblige), résultent d’une réflexion qui visent à ouvrir notre champ de réflexions sur la question centrale de l’éducation et de ses liens indéfectibles avec l’émancipation pour les uns, l’aliénation et le contrôle social pour les autres. Les textes publiés ici sont rapidement présentés ainsi que leurs auteurs, tout cela calibré à 10 mille signes (assorti d’une petite bibliographie thématique en fin de volume) afin d’en faciliter la découverte et la lecture. Le tout dans une écriture agréable qui pousse à toujours lire le chapitre suivant. Présentation ramassée et textes brefs, autant dire pédagogiques, qui de fait ne sont que des incitations, une invitation, à continuer et approfondir avec d’autres supports. Textes concis qui tous sont issus de la même volonté : « réaliser l’instruction par la révolution et la révolution par l’instruction » comme l’écrivait Maurice Dommanget. Tous sauf un qui, en fin de volume, celui concerne les Réac-puplicains, rappelle les thèses les plus conservatrices et leur haine de l’égalité en général et de l’égalité des intelligences et de tous devant le savoir en particulier. Les extraits proposés couvrent une large période, des conceptions de Fourier – « inventeur » selon plusieurs auteurs de la pédagogie libertaire, – reprises par Proudhon : l’école-atelier et l’enseignement intégral ou l’éducation conjointe de la main et du cerveau qui vise l’épanouissement des individus ; à celles contemporaines de Noëlle Smet qui nous rappelle « qu’une pratique pédagogique va toujours de pair avec une vision politique » (p. 193) explicite ou non ou encore celle de Charlotte Nordmann qui souligne opportunément le lien entre l’école et le marché et dont la fonction est avant tout de nous faire accepter et « reconnaître l’ordre social [… et de nous] y soumettre » (p. 203). Entre ces deux pôles, un extrait de l’œuvre de « l’ignorant » Jacotot et son ambition de « mettre l’élève en position d’apprendre » (p. 24), de l’incontournable Pelloutier à la recherche de la science de son malheur, de Ferrer et de son école moderne et d’Albert Thierry qui souhaitait tirer toute sa pédagogie de ses élèves (p.82). Mais aussi extraits de Korczak et son destin tragique à la fin de sa petite République éducative et du mouvement Freinet pour lequel « sans la révolution à l’école, la révolution politique et économique ne sera qu’éphémère » (p.113). Et de quelques autres évocations encore qui favorisent la découverte de cette pédagogie des barricades souvent fortement teintée de pédagogie libertaire. Hormis ce survol des grands classiques des pédagogies de l’émancipation et de ses militants, l’auteur grâce à quelques pas de côté, nous permet de (re)découvrir l’ambition pédagogique de la Commune de Paris ainsi que le rôle des instituteurs syndicalistes de L’École émancipée qui affirmaient que seul « l’instituteur, homme libre, pourrait librement instruire et former des hommes libres » (p. 76) ; voire, de nous sensibiliser à la « pédagogie sociale » de Helena Radlinska/Laurent Ott. Sans oublier la plus récente pédagogie institutionnelle et ses conseils (au sens de soviet) d’élèves dont l’un des animateurs affirme droit dans ses bottes : « en classe, il n’y a pas de problèmes de disciplines, il n’y a que des problèmes d’organisation » (p.140). Plus surprenant et beaucoup moins connue, c’est l’un des moments fort de l’ouvrage, c’est la découverte de l’intérêt constant de Simone Weil, la combattante de la colonne Durruti, pour l’éducation du prolétariat fondée, selon Gregory Chambat sur « l’échange réciproque de savoir » (p. 132) et sur « l’union du travail intellectuel et du travail manuel » (p. 136) dans la tradition proudhonienne. Enfin, après avoir évoqué l’incontournable Lycée autogéré de Paris et son frère (presque) jumeaux, le lycée expérimental de Saint-Nazaire, l’auteur fait état d’expérimentations pédagogiques barricadières sous d’autres latitudes qui ont pris quelquefois un caractère de masse comme les EPK (Ecole populaire Kanak) dans les années 1980 qui touchèrent entre 6 et 15 % des enfants (p. 161) avant d’être dénoncées comme subversives par les dignitaires du FLNKS. Ou encore, depuis 1994, les très vivantes et très vivaces écoles zapatistes fréquentées par plus de 15000 mille enfants qui s’y s’éduquent et qui comme le clame Manuel (11 ans) ici « on ne se laisse pas faire. On est des zapatistes » (p. 176).

En bref, un livre riche qui permet pour les uns de revoir leurs classiques et pour d’autres, parfois les mêmes, de découvrir de nouvelles terres où par l’éducation se sont élevées et s’érigent encore les barricades de la liberté.

 

Hugues Lenoir

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