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Coup de Pouce, une recherche-action coopérative

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Coup de Pouce,

une recherche-action coopérative[1]

 

Charlotte Faure, formatrice

Hugues Lenoir, enseignant-chercheur

 

 

 

Introduction

Formatrice et animatrice[2] depuis 16 ans auprès de personnes en difficulté avec l’écrit, j’ai pu constater que les apprenants savaient également ce qu’ils voulaient apprendre, pourquoi, pour faire quoi et comment ils voulaient apprendre. Ils avaient développé une expertise qui leur permettait de réfléchir sur l’enjeu et le sens et la particularité du réapprentissage, eux qui avaient vécu le processus de l’intérieur. Ensemble nous avons créé une association pour sensibiliser à l’enjeu du réapprentissage à l’âge adulte…

Naissance de Par Chemins

Par Chemins est une association copilotée et co-présidée par des personnes en situation d’illettrisme et d’autres… dont l’objet est le suivant :

Objet :

– actions pour améliorer la compréhension de l’illettrisme (affiche, slam, clip, flyers capsules radiophoniques…)

– militer pour défendre le droit de réapprendre…à tout âge, mais vraiment à tout âge

– Aller chercher des invisibles (1% des 2000 personnes pressenties sur le territoire de la Nièvre…). Le projet associatif, tout comme les fonctions associatives sont le contexte et le prétexte pour travailler les savoirs de base. Il s’agit d’un apprentissage dans et par l’action.

 

 

Pourquoi « Coup de Pouce » ?

Elément déclencheur : Il y a eu ce fameux jour… où Mme G. me fait part de façon extrêmement honteuse de la situation de décrochage de son fils. Convaincue de l’importance du dialogue, je lui conseille de prendre rendez-vous avec quelqu’un du lycée (professeur principal,  Conseiller  Principal  d’Education,  proviseur,  proviseur  adjoint)… mais les choses ne sont pas aussi simples…

Impossible pour Mme G. de communiquer avec le lycée. Les tentatives du lycée sont nombreuses (courrier, appel, proposition de RV..), mais Mme G. s’emmure dans ses difficultés. Et il est trop tard, la situation est irréversible pour son fils. Il ne retournera pas au lycée.

 

Questions 

Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Combien sont-elles ces personnes qui souffrent en silence de ne pouvoir communiquer avec le lycée ? Comment se peut-il, aujourd’hui, qu’il soit si difficile de communiquer avec le lycée ? Impossible pour nous de tenter de répondre à cette question sans associer les acteurs de l’enseignement…

Parallèlement, cette action pouvait permettre de répondre aux objectifs de Par Chemins en proposant une autre forme de sensibilisation à la problématique de l’illettrisme, puisque désormais elle se ferait dans les murs du monde de l’enseignement.

D’une co-vision vers une co-réflexion à une co-opération

Il nous a donc semblé important de comprendre pourquoi la communication pouvait être si compliquée entre les familles et l’École, et pour ce faire, il fallait provoquer l’occasion de croiser les regards des professionnels de l’enseignement qui produisent les écrits destinés aux familles – et de ceux qui les reçoivent : les familles elles-mêmes.

Nous avons lancé l’invitation… et les deux lycées de Château-Chinon quelques représentants ont répondu présents (Lycée des métiers François Mitterrand / Éducation nationale et LEGTA du Morvan / Enseignement Agricole) : CPE, proviseurs adjoints, professeurs et, bien sûr, parents représentés par les membres de Par Chemins. Le groupe pilote était constitué. Il restait à définir ce que nous allions faire, et surtout comment nous allions le faire.

 

Il ne s’agissait pas de travailler « pour » ces familles ou « sur » le problème qu’elles pouvaient rencontrer, mais « avec » elles, en les associant, pour améliorer la communication famille / École, et en se disant que ce qui aidait les familles en difficulté avec l’écrit servait à tout le monde.

 

Hors de question de faire comme si les cultures n’étaient pas différentes… Représentant de l’institution (Education nationale, Enseignement agricole), parents, grand parents, en situation d’illettrisme ou pas, chacun vivait ou représentait avec une histoire particulière avec l’école.

 

 

 

Lever les peurs

Comment mettre en place un cadre bienveillant avec autant de diversité autour de la table ?

J’avais très peur que tout le monde ne trouve pas sa place, que la parole se distribue mal, et que finalement le groupe-pilote reproduise en son sein les travers de communication que nous dénoncions précisément.

Il nous fallait nous comprendre… Le besoin de prendre le temps s’est fait sentir… On ne peut croiser les regards sans prendre le temps de croiser les histoires… pour mieux rentrer dans les cultures de références, l’univers de chacun. Nous avons donc pris le temps d’exprimer les expériences, les représentations et les peurs de chacun.

Les ambassadeurs, qui représentaient les familles, ont pu exprimer quelques-unes de leurs appréhensions : peur de ne pas être écoutés, entendus et compris, peur d’être jugés, peur que les échanges aillent trop vite, peur de ne pouvoir donner son avis, peur de ne pas comprendre, peur de ne pouvoir gérer son émotion… bref de ne pas être à leur place.

De leur côté, les représentants de l’institution n’étaient pas à leur aise face à ces invisibles qui devenaient visibles et audibles. De plus, leur crainte était de s’engager dans un travail supplémentaire, chronophage et énergivore. Très vite, l’écriture d’une charte s’est avérée nécessaire pour garantir les modalités de fonctionnement.

Extrait de la charte  de du groupe pilote Coup de Pouce

  • L’expertise de chacun ne dépend pas de son statut, mais aussi de son expérience. Chacun étant expert de son expérience,
  • le regard et la parole des parents ont autant de valeur que celui des professionnels de l’enseignement.
  • faciliter la parole : veiller à ce que chacun ait sa place… et puisse exprimer ses opinions, qu’il soit de Par Chemins ou non.
  • Ne pas hésiter à demander de reformuler… Éviter le jargon professionnel : chacun a le droit de ne pas comprendre, et le devoir de le dire.

 

Une démarche consensuelle…

En accord avec la charte, les lycées passaient commande à Par Chemins pour réaliser des documents, et de nombreux aller et retour étaient nécessaires pour arriver à la forme finale d’un ou de document(s), validée par l’ensemble des participants. Les documents de communication que Par Chemins réalisait devait faire l’objet d’un consensus au sein du groupe pilote, ce qui rajoutait un facteur temps nécessaire à prendre en compte…  .

Ex : pour un courrier, il a fallu attendre la 5ème version pour permettre au document d’être approprié par chacun, le bandeau a été validé au bout de la 6ème version, le questionnaire a subi 4 transformations avant d’être envoyé aux familles…

Cette « charte de fonctionnement » était la garante de l’exercice de la démocratie et de la coopération dans le fonctionnement de Coup de Pouce. Si nous prenions les décisions à la majorité, nous nous exposions au risque d’exercice de la pensée dominante qui n’aurait donné que peu de place aux familles.

Et puis… On a commencé à écrire

Très vite, conscients de la force de cette action, nous avons ressenti le besoin d’être accompagnés par un chercheur pour nous aider à théoriser, analyser, formaliser l’expérience.

Une recherche action[3]

Il fut donc demandé à Hugues Lenoir de s’associer à ce projet afin qu’un rapport soit rédigé pour valoriser les résultats de l’action. L’ouvrage Coup de Pouce, une recherche-action coopérative est l’aboutissement d’une recherche-action conduite entre juillet 2015 et juillet 2017 à Château-Chinon. Mais avant de présenter la démarche de recherche, il est essentiel de préciser que ce rapport est le fruit d’un travail collectif et qu’il a été produit sur un mode coopératif. Soulignons aussi dès à présent que l’atelier Coup de Pouce et l’association Par Chemins se revendiquent de l’Education populaire dans sa tradition émancipatrice, en d’autres termes qu’ils militent pour l’émancipation par le savoir.

 

Définition de la recherche-action :

Sans prétendre tenir un propos exhaustif sur la recherche-action coopérative, il convient de préciser ce que nous entendons par là et pourquoi nous avons choisi une telle démarche. Pour René Barbier et nous à sa suite : il s’agit « de recherches dans lesquelles il y a une action délibérée de transformation de la réalité ; recherche ayant un double objectif : transformation de la réalité et produire des connaissances concernant ces transformations »[4]. Ici l’école, les parents et les dysfonctionnements communicationnels

 Quant à  Michel Liu, il  précise que sur le plan méthodologique, la recherche-action est « à la fois une méthode de recherche fondamentale, une démarche participative de changement et une voie de remise en cause radicale d’une institution et de ses membres »[5]  au sens où elle engage des processus de transformation des acteurs et des structures. En l’espèce la communication et les rapports de pouvoir qu’elle induit entre l’école et les parents en situations d’illettrisme. Elle avait pour objectif un apprentissage métissé et réciproque par la mise en tension des visées de compréhension de l’action en temps réel : la communication défaillante et la transformation d’action à venir : une autre communication parents/écoles Elle se proposait donc de faciliter l’apprentissage des acteurs confrontés aux apports de la recherche (problématisation et conceptualisation) et un apprentissage du chercheur confronté à l’action (conceptualisation et formalisation).

 Pour ce faire, il convenait de constituer un groupe où tous les membres étaient chercheurs-acteurs. Le rapport de recherche est donc une œuvre collective. « Il y va (en effet) de la crédibilité de la recherche-action que l’écriture soit collective. Les écrits sont proposés à la lecture et à la discussion de tous »[6]. En bref, c’est partager le constat que l’action et la recherche associées permettent de comprendre, conceptualiser et valoriser les résultats produits. En d’autres termes,  cela autorise à réaffirmer l’égalité des acteurs et des savoirs ce qui est une autre manière de s’inscrire dans la lignée de l’Education populaire

 

Objectif de la recherche-action

Les objectifs de cette recherche-action étaient multiples mais en premier lieu elle visait par l’action et la réflexion à permettre aux familles de prendre leur place au sein de l’école en tant que parents d’élève(s) et à mieux accompagner les élèves dans leur scolarité. En d’autres termes, aider les familles à mieux comprendre l’école et aider l’école à mieux comprendre les familles à partir d’outils et de matériaux élaborés au sein des ateliers Coup de pouce. Au-delà, la recherche-action visait à produire des savoirs, favoriser la conscientisation des acteurs impliqués, et permettre l’évolution de certaines pratiques sociales associant et/ou dissociant famille/enfant/établissement scolaire.

 

 

Méthodologie

Le choix du chercheur fut celui de l’observation participante : immersion dans les ateliers à égalité des autres acteurs. Hormis la forte implication des ambassadrices[7], cette recherche-action a été l’objet d’un double accompagnement, celui de la formatrice-facilitatrice et du chercheur. Pour qualifier cet accompagnement, nous nous sommes inspirés de propos d’Anne Jorro. Pour celle-ci, l’accompagnement « appui » qui « suppose l’existence d’interactions avec les acteurs, la mise en œuvre de processus délibératifs. L’accompagnateur est une personne ressource qui intervient à la demande [ou à son initiative] et qui participe à la co-construction des pistes d’actions »[8]. Et pour nous à l’élaboration collective de l’ouvrage évoqué ci-dessus

 

Les résultats de la recherche action / citoyenneté et pédagogie émancipatrice[9]

L’interculturel : un terreau du vivre ensemble et du faire ensemble

Progressivement, je me suis aperçue que l’hétérogénéité du groupe, loin d’être un frein à la co-construction de nouveaux savoirs, se révélait être un incroyable levier qui permet une démarche dialogique, que non seulement, il ne fallait surtout pas la repousser, mais il était nécessaire de la rechercher pour donner une vraie dimension collective et sociale au projet.

Une expérience qui produit des transformations individuelles et sociales

  • Pour moi, il s’agit d’une démarche émancipatrice car il y a bien de nouveaux savoirs et des nouvelles pratiques qui génèrent une amélioration sociale par le faire ensemble (ex : rencontre parents profs téléphonique depuis 4 ans)
  • Pour moi, ce projet est émancipateur parce que chacune des parties a bougé, et chacune des parties a pris des engagements et les a tenus…
  • Individuellement, nous avons pu observer un certain nombre d’impacts : les personnes s’autorisent à faire de nouvelles choses : exprimer leur opinion, faire des propositions, participer à des réunions publiques, conduire des réunions : préparer et animer des réunions, prendre la parole en public, argumenter, débattre, chercher à comprendre, pour soi et pour les autres, demander à reformuler, lire et écrire seule, s’intéresser, demander de l’aide, poser des questions, ouvrir des courriers administratifs, oser discuter pour décider ensemble, dans la mixité, bref prendre sa place et exercer sa citoyenneté

Un accès à la complexité

  • Enfin, l’action s’inscrit dans une démarche émancipatrice parce qu’elle participe à faciliter l’accès à la complexité. : Il en va d’une responsabilité politique. Au début, je faisais une terrible erreur : Je faisais attention avec beaucoup d’humilité, à ne pas utiliser de concepts compliqués qui risquaient d’exclure les personnes en difficulté avec l’écrit, mais très vite nous avons pointé l’enjeu de cette censure : ce n’est pas parce que l’on n’utilise pas certains mots que l’on élimine la complexité… Le monde est complexe, et il serait illusoire de vouloir le simplifier… C’est son essence. Il fallait en faire un prétexte, une occasion d’approcher la complexité du monde et développer de nouveaux savoirs. Ainsi, plutôt que de fuir la complexité, il fallait l’apprivoiser, l’observer, la comprendre. En ateliers était donc retravaillée cette complexité qui faisait tant peur auparavant.

Lien savoir / pouvoir

  • Il est en effet aisé de faire le lien entre savoir et pouvoir… Si seule une certaine frange de la population utilise de façon “obscure” des mots compliqués, alors le pouvoir ne sera jamais partagé, et les personnes en difficulté avec l’écrit ne pourront se libérer de cette place qui leur a été assignée.

Elles continueront de sentir leur culture comme inférieure, laissant aux autres le soin de décider à leur place, et abandonneront tout espoir d’émancipation.

Il est donc absolument nécessaire de “repolitiser la pédagogie”, comme le dit si bien une collègue belge.  Approcher la complexité, questionner, réfléchir, dialoguer, expliquer, chercher, analyser, confronter, faire des hypothèses, les vérifier, pour comprendre… et agir. Cette expérience, en permettant aux protagonistes de conscientiser les compétences développées par l’action, et surtout des effets de ces actions, a permis de passer d’un sentiment d’incapacité à un sentiment de capacité, terreau indispensable du pouvoir d’agir et envie d’agir…

Déconstruction des logiques binaires :

  • Les personnes qui savent / celles qui ne savent pas ; celles qui ont / celles qui n’ont pas ; celles qui peuvent / celles qui ne peuvent pas, celles qui aident / celles qu’on aide ; celles qui sont / celles qui ne sont pas…
  • Elles deviennent celles qui participent à une amélioration sociale; et, à travers cette transformation sociale retrouvent une place, des envies, des projets et une estime de soi… elles deviennent quelqu’un.

Prendre soin de nos utopies

Enfin, l’expérience de Coup de Pouce et ses effets, ses bienfaits « collatéraux » ont prouvé à quel point il était important de croire que rien n’est immuable, que collectivement le changement social est possible.

L’Education nationale, cette énorme maison, a bien réussi à modifier certaines de ses pratiques, aujourd’hui les rencontres parents profs se font par téléphone, et cela dure depuis 4 ans, alors… gardons nos utopies.

C’est ce que souligne Bernadette, l’une des ambassadrices, qui pointe les changements opérés dans l’environnement scolaire suite à l’action Coup de pouce : « Je vois que les choses bougent… Maintenant, il y a des réunions par téléphone pour les familles qui ont peur de venir, un numéro de téléphone pour aider à remplir les dossiers… et surtout une volonté de communiquer avec les gens qui se cachent. »

Conclusion

Cette démarche de recherche action s’inscrit dans les valeurs de l’Education populaire revendiquée par l’association Par chemins à savoir, comme le disait Jean-Rémi Durand-Gasselin de Peuple et culture. « L’Education populaire c’est se retrouver sur une éthique commune qui implique « des façons de faire et des prises de décisions collectives, sollicitant la participation de tous et visant des idéaux généraux humanistes de partage du pouvoir, du savoir, et de l’avoir »[10]. En d’autres termes les acteurs de Coup de pouce et de la recherche action se retrouvent dans la phrase d’Armand Gatti pour lequel le théâtre, la culture et l’Education populaire visent à « rendre l’homme plus grand que l’homme », en bref, lui permettre de se dépasser[11].

[1] Le texte de  l’ouvrage Coup de Pouce, une recherche-action coopérative est téléchargeable sur le site Hugueslenoir.fr

[2] La première partie du texte a été rédigée par Charlotte Faure qui a souhaité s’exprimer en JE

[3] La seconde partie de ce texte a été rédigée par Hugues Lenoir.

[4] Barbier R., (sans date), La Recherche-action existentielle, http://www.barbier-rd.nom.fr/RAInternet.Html

[5] Liu, M., 1997, Fondements et pratiques de la recherche action. Paris, L’Harmattan, p. 39.

[6] Babier René, Ibid.

[7] Ambassadrices : personnes qui ont été en difficulté avec les savoirs de base et qui ont choisi de témoigne

pour faire avancer la compréhension de la problématique de l‘illettrisme

[8] Jorro A., Accompagner les équipes enseignantes : soutien, appui, cheminement in revue Administration et éducation, trimestrielle de l’AFAE, n°2, 2011, p. 74. Entre […]ajouter par nous.

[9] Rédigé par Charlotte Faure à partir des résultats de la recherche coopérative.

[10] Delavaux C., (2012), Peuple et culture, un humanisme radical in Education populaire, une utopied’avenir

Paris, Ed Les liens qui libèrent, p. 139.

[11] Armand Gatti, homme de théâtre et dramaturge est mort en 2017.

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