Archive du publicateur Éric

Errico Malatesta Articles politiques

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Malatesta-ML-2019

 

Errico Malatesta

Articles politiques (1)

 

Malatesta fut parmi les militants qui participèrent à l’implantation et au développement de l’anarchisme en Italie, en Europe et en Amérique latine à l’instar de Bakounine, Reclus Cafiero, Fanelli et bien d’autres. Mais il fut aussi un observateur attentif du mouvement anarchiste et ouvrier, un rédacteur prolixe et critique et souvent avisé des évolutions et des débats qui animèrent en son temps le mouvement libertaire. Ce recueil en atteste.

 

Il s’agit là d’une réédition de textes rassemblés par Franck Mintz alias Israël Renov publiés en 1976 revus et augmentés pour cette nouvelle parution chez Lux. D’autres textes le furent par la suite dans les années 1980, édités par le groupe 1er mai de la Fédération anarchiste d’Annecy dont les couvertures de notre compagnon Jean-François Ducret firent date par leur esthétisme. Les textes proposés ici sont des articles écrits pour de nombreux journaux libertaires en Italie et ailleurs. Tous visent à leur manière, comme l’écrivait Malatesta « à apprendre à penser et à agir librement » et à susciter « l’esprit d’association et de résistance » (2). L’ouvrage n’est pas à lire nécessairement dans la logique des pages qui se tournent, chacun peut courir d’un article clair et souvent concis à un autre au gré de ses centres d’intérêts. A noter que la plupart d’entre eux qu’ils soient théoriques ou pratiques restent d’une grande actualité bien qu’ils furent rédigés entre 1884 et 1932, année de la mort de Malatesta. Que ce soit celui intitulé : un peu de théorie qui ouvre le volume, ceux consacrés à la nécessité de l’organisation anarchiste, aux mouvements sociaux révolutionnaires ou ceux plus tardifs relatifs au fascisme.

 

En bref, des textes de réflexion parfois essentiels au présent de l’anarchisme autour de la question de l’organisation synthésiste ou relavant de la plateforme. Question sur laquelle Malatesta apporte des éléments éclairants dans ses articles ainsi que dans sa correspondance avec Nestor Makhno ; ou encore autour de la question syndicale lors du congrès de 1907 à Amsterdam. Pendant longtemps à circuler l’idée que Malatesta était opposé au syndicalisme. Il n’en fut rien, il reconnaît « toute l’utilité, la nécessité même, de la participation active des anarchistes au mouvement ouvrier ». Il ne souligna que les limites et les risques de dérives bureaucratiques d’un syndicalisme se suffisant « à lui-même comme moyen pour accomplir la révolution sociale et réaliser l’anarchie » voire d’en être le seul organisateur. D’où l’importance en parallèle, pour Malatesta, d’une organisation spécifique permettant aux militants syndicalistes de se ressourcer sans pour autant que celle-ci est pour finalité une quelconque « domination » sur l’organisation ouvrière. Le recueil aborde aussi la question agraire à l’époque centrale dans la geste révolutionnaire dans le cadre d’un dialogue didactique ou de controverses avec d’autres militants. On trouve dans ces textes sur la ruralité, malgré tout un peu vieillis, quelques remarques et quelques propositions d’un certain intérêt. D’autres au contraire éclairent le lecteur soit sur les sirènes électoralistes auxquels certains anarchistes parfois succombent – Malatesta parle d’anarchistes « électionnistes » – soit sur les illusions socialistes quant à la prise du pouvoir d’Etat par les urnes ou le coup de force minoritaire. Prise de pouvoir sans que ces initiateurs aient conscience de devenir les fossoyeurs de la Révolution comme l’histoire nous l’a malheureusement maintes fois confirmé.

 

Une autre partie de l’ouvrage est centrée sur la pratique révolutionnaire, les textes présentés offrent une analyse anarchiste précise de la grève générale d’Ancône en 1914 ou les occupations d’usines en 1920. A partir de ces faits Malatesta se livre à des réflexions critiques sur ce qui oppose, dans l’action révolutionnaire, les anarchistes aux socialistes autoritaires des différentes écoles. En cela, ses articles sur réforme ou révolution, liberté ou dictature, idéalisme et matérialisme sont d’une grande lucidité. Il y réaffirme avec force qu’il n’y a qu’une voie à emprunter pour mener à bien une transformation radicale de la société : « celle de la liberté qui éduque à la liberté et à la solidarité ». Ainsi ces textes écrits au fil des ans sur prêt de 50 ans sont un rappel constant aux fondamentaux théoriques, pratiques et éthiques de l’anarchisme. Ils sont aussi une belle leçon de pragmatisme révolutionnaire et aussi d’optimisme. En effet, comme le rappel Mintz dans une note de bas de page, Errico Malatesta et Luigi Fabri fondèrent la revue Pensiero e Volonta. Celle-ci avait pour devise « nous avons été vaincus […] à force de perdre on finit toujours par gagner ». Les temps ont passé, ce n’était donc que partie remise et la balle est aujourd’hui dans notre camp, il s’agit juste de Penser et d’avoir la Volonté de l’anarchisme.

 

 

  • Errico Malatesta, 2019, Articles politiques, idées, organisation et pratiques anarchistes, Québec, Lux éditeur. A Publico.
  • Toutes les citations entre guillemets sont de Malatesta et issues de l’ouvrage.

 

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Vitruve : rassemblée générale, une autre école est possible.

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Vitruve : rassemblée générale,

Une autre école est possible

 

Tel est le titre de l’ouvrage commis par Gérard Delbet dit Gégé de Vitruve qui fit toute sa carrière dans cette école parisienne emblématique d’une pédagogie de l’autonomie et de l’émancipation d’abord pour les enfants qui y furent scolarisés et pour les professionnels de l’éducation qui y œuvrèrent. Rassemblée générale, hormis le clin d’œil à une pratique scolaire et sociale essentielle, tel est le cas, car Gégé a réuni dans son livre des textes, souvent les siens mais pas que, produits dans et autour de l’école entre 1979 et 2018. L’ouvrage commence par un brève introduction où l’auteur nous raconte que ne pouvant pas devenir peintre en lettres il devint instituteur et dompteur de lettres pour lui et les enfants. Il nous rappelle aussi que l’école Vitruve est une école publique de 240 enfants née dans un quartier populaire, dans le 20e arrondissement de Paris, en 1962, à l’initiative d’un inspecteur de l’éducation (et oui tout arrive), Robert Gloton. Gégé n’y entra qu’en 1976 et s’intégra dans une école dont il souligne les caractéristiques : « remise en cause de la discipline traditionnelle et du contenu de l’enseignement, du statut de l’enfant et du maître, projets de production et de service, usage de l’école dans son entière disposition puis du quartier proche comme territoire éducatif » (p.11) En d’autres termes, c’est une école ouverte dans et sur le quartier et ses habitants comme déjà Henri Roorda le préconisait.  Autrement dit, une école qui se veut et est différente. École qui s’inscrit et se revendique de Paul Robin, Sébastien Faure, Célestin Freinet ou Ovide Decroly (p.12) sans pour autant accepter de « gourou pédagogique » ou de « maître à penser ». L’équipe considérant qu’elle est « sa propre ressource et sa véritable ressource » (p.15). En bref, une école sans dogme mais sincère et scrupuleuse sur ses pratiques et surtout une école-projet où le collectif prévaut sur la traditionnelle classe où s’isolent professeur des écoles et enfants et où le « maître » s’enferme « dans la certitude d’une production des savoirs qui ne s’opérerait que dans la classe » (p.98). A Vitruve, ce n’est pas « une juxtaposition de propriétaires de classes » (p.143), on vit le collectif enfants-parents-instits-quartier, il s’agit d’y faire école, pas de faire classe, une toute autre philosophie de l’éducation.

De fait, le livre de Gégé est un livre de souvenirs quelquefois politiques comme pour ce départ des enfants en classe verte ou poétique comme ce carnaval des enfants ou « traviole » autour de la place de la Réunion et le lien permanent entretenu entre Vitruve et Venise. Mais c’est aussi un ouvrage de réflexions qui soulèvent des questions pédagogiques fondamentales encore aujourd’hui comme celle de l’autogestion pédagogique (p.67), de l’entreprendre pour apprendre » (p.74), celle d’une école « Sans discrimination. Sans compétition » (p.95). Ou encore celle de la place et de la fonction des conseils d’enfants considérés comme un espace d’apprentissage, « un espace de pratique quotidienne de la démocratie […] un lieu d’émancipation […] qui produit de l’émancipation » (pp.88-89) tel que James Guillaume dès 1876 l’avait imaginé.

Gégé relance aussi, après d’autres, quelques débats pédagogiques et sociétaux élémentaires toujours vifs comme « l’espoir des opprimés de retourner le savoir de la classe dominante pour en faire un instrument de libération [et qui n’est peut-être qu’une] illusion » (p.167) ou encore que « le problème fondamental n’est pas l’accès au savoir mais l’accès à la production de savoir (p.168). Il s’autorise aussi, l’expérience aidant, quelques piques bien senties sur sa corporation qui selon lui ne changera pas de sitôt. En effet, elle dit qu’elle « ne veut plus subir les réformes venues d’en haut […] Sauf qu’[elle] ne fait rien non plus pour qu’on voit arriver des réformes d’en bas » (p.177) constate l’auteur. Il y réaffirme aussi avec force la nécessité de « créoliser » [sic] l’école, toutes les écoles, c’est-à-dire de les ouvrir jour et nuit aux usages multiples des habitants pour le savoir, la culture, la fête et l’amitié, de les ouvrir aux grands et aux petits pour leur rendre leur « rôle essentiel d’éducateur » (p.180). En bref, pour en faire de vrais espaces d’éducation populaire où les enfants pourront rompre avec leur « statut de minus surprotégés et irresponsables » (p.224) imposé par la famille, l’école et les institutions en tout genre.

Pour conclure un livre parfois émouvant, quelquefois polémique, toujours « pédagogique » (Gégé n’aime pas le terme) sans être donneur de leçons bâti sur et autour d’une école et d’un quartier mélangé, créolisé qui porte le beau nom de Réunion. C’est aussi un beau parcours d’éducateur fait de pratiques et de réflexions toujours au service des enfants, mais pas seulement, et d’une autre conception d’une éducation ouverte, aventureuse, toujours en construction.

 

 

Gérard Delbet dit Gégé de Vitruve, 2019, Vitruve : rassemblée générale, St-Etienne de Fougères, Les Editions du bord du Lot, à Publico, 18 €.

 

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Quelle pédagogie et quelle langue pour la laïcité et la citoyenneté ?

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Reims 2018

Quelle pédagogie et quelle langue

pour la laïcité et la citoyenneté ?

 

Le colloque de Reims de l’an 2018 fut comme à l’accoutumée transfrontalier grâce à la présence d’une intervenante de l’association belge francophone Lire et écrire. Les débats mirent en lumière d’autres dimensions de ce nécessaire passage des frontières au-delà de la seule géographie à savoir celles des frontières toutes « symboliques », qu’elles soient culturelles et/ou générationnelles. Frontières qu’il s’agit de franchir pour entrer en laïcité et en citoyenneté. La maîtrise de la langue devient dès lors un enjeu pour trouver et se faire une place dans un monde complexe et mouvant. L’action culturelle est de facto l’une des occasions d’y parvenir.

 

Dès le début du colloque, il est apparu combien il était essentiel de définir les concepts afin que des expressions comme « citoyenneté au sens large »[1], « valeurs de la République », laïcité « mal comprise » prennent sens et soient mises en débat et partagée par les auditeurs afin que des représentations communes émergent. C’est à quoi c’est essayé Joël Roman lors de son intervention en rappelant que dans l’hexagone la définition de la laïcité était précise et déjà ancienne et qu’elle garantit « le vivre ensemble ». Mais il fut aussi rappelé qu’au-delà des frontières, lorsque la laïcité est évoquée, elle se charge d’autres sens, d’autres nuances comme au Mexique, en Turquie ou dans la Belgique voisine. Elle n’est donc que relative même si son ambition se veut universelle. La laïcité est définie dans la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État, elle est selon Joël Roman une « loi de liberté » visant à pacifier les relations entre l’État et les cultes. Elle est aussi et surtout peut-être une loi garantissant la liberté de conscience de tous et toutes, athées comme croyants. En cela, elle n’a pas besoin d’être affublée d’adjectif ou de complément tel que « intégrale ou de combat ». En d’autres termes la laïcité se suffit à elle-même. L’intervenant a par ailleurs souligné avec conviction que contrairement à une idée reçue la laïcité dans notre société n’est pas une valeur mais un principe organisateur du vivre ensemble et la recherche d’une tolérance partagée et réciproque. Principe qui permet de mettre en œuvre pour le coup les valeurs de liberté, de fraternité et d’égalité. En bref, laïcité rime avec acceptation de la diversité… divers Cités.

 

Bernard Noly des Francas du Rhône éclaira les propos précédents grâce à une expérimentation autour des questions de laïcité, de citoyenneté et de culture auprès d’élèves du primaire en vue de les autoriser à devenir et être des « enfants citoyens » ?  Citoyenneté abordée par le truchement de la découverte d’œuvres d’art et par la mise en débat de leurs sens, de leurs esthétiques et des représentations qu’elles suscitent. Autrement dit, il s’agissait de permettre aux enfants de se décentrer de leurs milieux familiaux, par leur confrontation à certaines œuvres, en les engageant à « observer, éprouver, interpréter ». Démarche visant à valoriser la diversité des cultures et à développer chez eux les prémisses d’un esprit critique sans lequel le terme de citoyenneté n’est qu’illusoire. Esprit critique fondé sur un triptyque de trois verbes d’action, communs à de nombreuses associations d’Éducation populaire. Une sympathique expérience de « classe citoyenne » qui favorisa l’élaboration par chaque enfant d’un « carnet de voyage » quelquefois accessible aux familles à leur tour confrontées aux œuvres et aux cultures qu’elles transcendent et à « l’expérience esthétique » productrice de controverses, d’échanges et à termes d’acceptation de l’autre, de ses valeurs et de ses représentations.

 

 

Aurélie Audemar de l’association Lire et Écrire présenta un document intitulé Balises pour l’alphabétisation populaire. Elle rappela sommairement quand Belgique francophone le choix avait été de mettre sous le terme alphabétisation toutes les actions visant à alphabétiser, lutter contre l’illettrisme ou encore remédier à de grandes difficultés devant le lire, écrire, compter… Dans cette présentation un autre triptyque d’action fut mobilisé pour faire vivre les balises de l’alphabétisation populaire : « comprendre, réfléchir, agir le monde ». Balises dont l’ambition est le développement de compétences citoyennes et de permettre à chacun de devenir dans ce domaine un « citoyen-chercheur ». Sans négliger pour autant le développement des capacités essentielles à ce statut, à savoir celles de devenir aussi un « écriveur, lecteur, mathématiseur ». Ainsi le projet de Lire et Écrire revêt une double dimension, à savoir politique et pédagogique. L’action devant favoriser à la fois une plus grande maîtrise de la langue écrite et parlée et à accroître les capacités des acteurs à « agir le monde » donc en conséquence à y prendre toute sa place et peut-être participer à sa transformation, à son amélioration dans le sens de plus d’égalité. La finalité de l’alphabétisation dépasse de facto la seule acquisition de savoirs et vise à démultiplier le « pouvoir d’agir » de chacun. De ce fait elle n’apparaît plus comme une fin mais comme un moyen d’accès à une pleine citoyenneté. Ainsi le « projet-citoyen » et ses balises deviennent prétexte d’acquisition de la langue en veillant néanmoins à ce que les apprenants puissent « maîtriser leur parcours de formation » en d’autres termes restent maître de leur devenir.

 

Quant à l’intervention de Charlotte Faure de l’association Par chemins et d’Hugues Lenoir, je renvoie le lecteur au texte sur l’expérience Coup de pouce relatée dans les actes de ce colloque. Il m’est difficile en effet en tant que protagoniste d’en tenter une rapide évocation. Il convient ici de simplement rappeler qu’il s’agit d’une recherche-action coopérative « dans le cadre d’un laboratoire d’éducation non-formel » porteuse de conscientisation et d’émancipation citoyenne individuelle et collective où les apprentissages linguistiques et culturels sont déterminés par l’action et le résultat de celle-ci.

 

La table ronde qui précéda la diffusion du film de Philippe Worms réaffirma qu’une meilleure maîtrise de la langue renforce l’estime de soi et que pour ce faire l’action culturelle est un excellent vecteur. Elle permet en effet de se dépasser et souvent de sortir d’une communauté quelquefois repliée sur elle-même. Ainsi l’accès à la langue n’apparaît plus comme une simple technique mais comme créatrice de lien social souvent intercommunautaire. Le film de Worms vient compléter ou plutôt donner un autre regard sur les actions conduites dans le cadre du projet piloté par la Ministère de la culture qui a donné lieu à la publication d’un ouvrage intitulé Détours et déclics, actions culturelle et langue française. Film sur quelques expérimentations liées à ce projet où l’ouverture à la culture rime avec ouverture de soi et du monde. Deux citations pour susciter le désir de visionner ce documentaire. La première, celle d’un jeune autrefois en des-errance scolaire (et peut-être individuelle et sociale) qui à la suite d’une immersion dans le théâtre déclare « au jour d’aujourd’hui, je m’apprécie ». La seconde celle d’une formatrice qui affirme que quelque soit nos parcours antérieurs « la dignité on la récupère, quand on est acteur de sa vie » et l’action culturelle y peut beaucoup.

 

 

Conclusion

 

Colloque de Reims qui une fois encore a permis, au-delà de la question de la laïcité et de la citoyenneté, de souligner la dialectique vertueuse d’un accès à la langue par la culture et d’un accès à culture par la langue. 

De plus in fine, il est apparu lors de cette manifestation et suite aux actions de Lire et écrire, des Francas ou de Par Chemins que les pratiques et les valeurs de l’Éducation populaire étaient sans doute d’excellents outils pédagogiques pour favoriser et développer tant l’accès à la langue qu’à la culture mais aussi aux principes de laïcité et à l’exercice de la citoyenneté. Reste à savoir s’ils sont les seules ressources dans ce domaine. Au demeurant le film de Philippe Worms Les orages, ça finit par passer apporta de nouvelles preuves quant à la pertinence de mobiliser les ressorts et les valeurs émancipatrices de l’éducation populaire pour développer le vivre ensemble, la compréhension réciproque, l’échange et la tolérance partagée.

[1] Toutes les termes entre guillemets sont issues des propos et débats tenus dans le colloque.

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Émancipation et/ou compétence ?

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 Émancipation et/ou compétence ? 

 

 

Introduction

 

Au travers de l’Education des adultes peut-on considérer que deux modèles éducatifs sont en présence : celui de l’émancipation et celui de la compétence et si oui sont-ils possibles, compatibles voire souhaitables ?

Je reprendrai ici en les développant les propos que j’ai tenus lors de la 3e l’université de l’AFREF en décembre 2018

 

A l’origine les fondateurs de l’Education des adultes imaginaient l’Education comme une source d’émancipation individuelle et sociale, aujourd’hui doit-on accepter qu’elle n’ait pour finalités que la production et le mise sur le marché du travail de compétences ?

 

C’est cette question que je me propose de traiter en mobilisant quelques rappels de cette histoire de l’Education des adultes que je mettrai en résonnance avec la loi du 5 septembre 2018

 

Néanmoins, il m’est impossible de brosser une histoire de l’éducation des adultes en si peu de temps, je me limiterai simplement à remettre en perspective la loi dite « liberté de choisir son avenir professionnelle ».

 

Loi qui de mon point de vue confirme une approche économique libérale de l’éducation des adultes, à savoir :

  • une marchandisation des connaissances,
  • une dérive éthique vers un individualisme étroit,
  • un enfermement de l’éducation dans la seule sphère du travail,

 

Sans pour autant garantir à chacun le maintien voire assurer le développement de ses compétences gage à terme du maintien de son employabilité

 

Mouvement de libéralisation engagé d’ailleurs depuis la loi de 2004, suite à l’ANI de 2003, qui a recentré l’effort de formation sur la seule entreprise au détriment d’autres objectifs sociétaux.   

 

Quelques brefs rappels historiques

 

J’ai coutume de faire remonter l’histoire de l’Education des adultes à François Rabelais et à son Gargantua. Celui-ci imagine en effet une Abbaye, celle de Thélème, Thélème qui signifie libre volonté et sur le fronton de laquelle serait écrit « fais ce que voudras ».

 

En d’autres termes, Rabelais imagine un lieu d’éducation ou hommes et femmes pourrons choisir de s’éduquer sur n’importe quel sujet, donc dans une certaine mesure de choisir leur avenir. Il s’agit là d’un lieu dont la finalité est l’accès au savoir universel donc au sens stricte d’une université pour adultes. L’abbaye est aussi par là même un lieu du Libre esprit ou et de l’esprit critique bien loin des préoccupations instrumentalistes de l’éducation de la période récente (2004-2018). La loi du 5 septembre n’est donc pas une innovation sauf dans sa restriction à la seule sphère professionnelle.

 

Autre incontournable en la matière, le rapport sur l’instruction publique de Condorcet en 1792 dont l’ambition éducationniste, même si elle n’est pas sans connotation économique, avait une toute autre portée. Son ambition était une éducation du peuple, pour le peuple, par le peuple. Ainsi, l’éducation devait permettre aux anciens sujets de devenir citoyens et non de simples producteurs. Condorcet visait aussi par l’éducation je le cite à : « rendre réelle l’égalité politique », et aussi à en finir avec la dichotomie, je le cite encore entre : « les hommes qui raisonnent et [ceux] qui croient ». Enfin ce rapport s’inscrit dans le refus d’une société divisées en deux classes : « celle des maîtres et celle des esclaves ». Ces brèves citations montrent la réelle nature du projet porté par Condorcet, celui d’une société ou éducation rime avec émancipation citoyenne bien au-delà de la seule dimension économisciste à l’œuvre aujourd’hui.

 

Autre saut dans l’histoire autour des Universités populaires imaginées par l’ouvrier anarchiste Georges de Deherme et le professeur de philosophie en Sorbonne Gabriel Séailles suite à l’affaire Dreyfus. Affaire Dreyfus qui marque la rencontre entre la jaquette et le bourgeron, en d’autres termes une certaine convergence d’intérêt entre des intellectuels progressistes et un mouvement ouvrier en construction et en réflexion. L’éducation populaire des adultes visait alors de permette à chacun d’accéder à un plus niveau de culture sans lien immédiat avec de possibles gains de productivité. Plus haut niveau de connaissance dont la finalité était une meilleure compréhension du monde et une augmentation des capacités de transformation de celui-ci.

 

Enfin autour de Fernand Pelloutier et de la Fédération des Bourses du travail, se retrouve la même ambition éducationniste s’inspirant d’ailleurs des résolutions de l’Association internationale des travailleurs (AIT) quelques décennies plus tôt. S’il s’agissait pour les animateurs des Bourses d’améliorer la qualification des quelques-uns, ils ambitionnaient aussi de permettre à chacun de comprendre « la science de son malheur ». En d’autres termes d’accéder là encore à la compréhension du fonctionnement de la société afin de pouvoir individuellement et/ou collectivement la transformer plus ou moins radicalement selon leurs sensibilités.

 

Quant à l’Education populaire, quels que soient ses courants, réformateurs ou révolutionnaires, elle s’est toujours inscrite dans une visée transformatrice et émancipatrice et elle a toujours reposée sur le libre choix des individus s’y engageant. Pour mémoire quelques rappels là encore

 

Léo Lagrange, élu du Front populaire, déclarait à propos de l’éducation en général : « il ne peut s’agir dans un pays démocratique de caporaliser les distractions et les plaisirs des masses populaires et de transformer la joie habillement distribuée en moyen de ne pas penser »[1]. L’éducation et la formation ne peuvent pas être l’outil de la manipulation et de l’aliénation, tout au contraire.

 

Quant à l’association Peuple et culture, elle considère que l’éducation populaire a pour finalité de « rendre la culture au peuple et le peuple à la culture »[2].

 

Benigno Cacéres, l’un des acteurs essentiel de l’Educ pop la définissait ainsi : « une conception citoyenne visant à donner à chacun l’instruction et la formation nécessaires pour devenir un acteur capable de participer à la vie du pays »[3].

 

Franck Lepage enfin, pour les contemporains, considère que l’éducation populaire rime aussi avec culture, et qu’elle est « l’ensemble des stratégies mobilisées par un individu pour survivre à la domination ».

 

On est loin ici de l’esprit de la loi du 5 septembre

L’ambition de nos anciens et de nos prédécesseurs, voire de certains professionnels de l’éducation des adultes, allait bien au-delà de la seule centration sur le travail, elle englobait la société tout entière et bien sûr l’éducation se devait être aussi émancipatrice ! Ambition totalisante que l’on retrouvera dans l’esprit de la loi de 1971 dont l’article premier intégrait la formation continue professionnelle dans le cadre, ô combien plus large, de l’éducation permanente.

 

Avant d’en arriver à celle-ci, rappelons l’importance de la loi de 1959 sur la promotion sociale qui visait à ce que chacun puisse dans le cadre d’une promotion économique individuelle et collective se hisser dans l’ascenseur social des trente glorieuses. Certes, cette loi n’était pas dénuée d’une forte approche idéologique, celle de l’association Capital-Travail voire celle d’en finir avec la lutte des classes comme cela fut affirmé par son rapporteur devant l’assemblée nationale. Néanmoins, elle visait à favoriser la formation des militants syndicalistes puis dans sa prolongation en 1961 celle des militants de l’éducation permanente et populaire. Triple ambition donc de textes, englobant la société toute entière dans ses dimensions économiques et sociales.

 

A la même époque, dans les années 1960, Bertrand Schwartz et l’équipe du CUCES, dans la cadre de la crise qui touche le bassin ferrifère lorrain, engagent un ambitieux plan de formation territorial dont la finalité est de permettre aux hommes du fond de refaire surface dans la cadre du développement de la sidérurgie en pleine essor. Mais, Schwartz ne se limite pas à proposer de produire de nouvelles compétences professionnelles, il ambitionne déjà de « moderniser sans exclure » et de favoriser la montée en connaissance de tous les acteurs de terrain y compris les femmes de mineurs en assez grand nombre en charge de leur ménage et de l’éducation des enfants.

En cela Schwartz et son équipe s’inscrivent dans la double dimension de l’éducation des adultes, celle d’un plus de connaissance pour le plus grand nombre visant un plus de bien-être commun tout en assurant la reconversion industrielle des mineurs de fer. 

 

Dans la période plus récente

 

Je ne reviendrai en détail pas sur la noria de toutes les lois sur la formation des adultes qui ont jalonnées les 50 dernières années et qui ont souvent par leur « complexité » rendu confus ou secondaire la compréhension de ses enjeux. Plus de dix textes[4] législatifs émaillent ces décennies. Je me limiterai donc à quelques éclairages et à quelques parallèles avec la loi de 2018.

 

La loi de1971, dans la poursuite de celle de 1966 et des événements de mai 68, puis de l’ANI[5] de 1970 marque une grande avancée, celle de la formation sur le temps de travail avec maintien de la rémunération. Un vrai droit d’accès au savoir pour tous. Contrairement à la formation sur le temps personnel favorisé depuis la promotion du co-investissement et du capital-temps formation en 1991 et à laquelle aujourd’hui on incite de plus en plus par différentes mesures y compris d’ailleurs par des incitations à l’autofinancement et/ou au co-financement de l’effort de formation par les ménages.

 

 

Si cette loi inscrit la formation professionnelle dans le cadre de l’Education permanente, elle ne limite pas ce droit à la formation à la seule sphère du travail, elle ouvre les portes d’une éducation tout au long de la vie touchant à tous les domaines de la culture.

 

Néanmoins bien vite d’aucuns critiqueront cette ouverture et tenteront de réduire l’accès à la formation aux intérêts de l’entreprise et à ceux du salarié au détriment du citoyen

Ce à quoi ils sont parvenus aujourd’hui.

 

Arrive 1984 et la possibilité d’usage réel du CIF (congé individuel de formation) grâce au financement par imputation fléchée. Certes, ce congé dit individuel restera sous tutelle du paritarisme mais il permit dans une certaine mesure, soit de tenter de choisir librement son avenir professionnel, soit de penser librement une reconversion y compris personnelle.

 

Là encore la finalité de la mesure est détournée du libre choix vers un choix raisonnable le plus souvent professionnelle donc de l’ordre de la compétence

 

Le CNPF promeut la notion de compétence en 1998 aux journées de Deauville. Une machine de guerre contre la qualification rapidement dénoncée par Lucie Tangui. En effet, le patronat d’alors critique la notion même de qualification et ses attendus : sa reconnaissance sur l’ensemble du territoire et sa durée sans limite de temps, son inscription éventuelle dans une convention collective. Ensemble de garantie pour le travail considéré comme des rigidités inacceptables.

 

Il préfère la remplacer par la notion de compétence plus labile et plus fluide en quelque sorte et à « obsolescence programmée ». En d’autres termes, pouvoir autant que de besoin remettre en cause la nature d’un emploi et de son titulaire.

 

En 2018 ; les choses se sont stabilisées et les compétences sont considérées comme un des éléments constitutifs de la qualification. Les blocs de compétences en seront peut-être la traduction. Reste à savoir quelle en sera leur reconnaissance.

 

Néanmoins rappelons que le CNPF (aujourd’hui MEDEF) donnait en 1998 la définition suivante de la compétence : « la compétence professionnelle est une combinaison de connaissances, savoir-faire, expériences et comportements s’exerçant dans un contexte précis. Elle se constate lors de la mise en œuvre en situation professionnelle à partir de laquelle elle est valable. C’est donc à l’entreprise qu’il appartient de la repérer, de l’évaluer, de la valider et de la faire évoluer »[6].

 

Et depuis lors le terme a fait florès, ses définitions sont multiples et il a été intégré à la plupart, sinon à la totalité des référentiels métiers et la gestion de la formation revient à une nouvelle structure dénommée « France compétences » sur laquelle je reviendrai.

 

N’y a-t-il pas déjà des prémisses des intentions de la loi de 2018 dans la définition ci-dessus ? C’est ce que l’on peut craindre. La compétence est centrée sur le travail et strictement sur la dimension professionnelle. Et en effet la disparition du plan de formation au profit du plan de développement des compétences en est peut être le premier signal. Il est de fait défini comme parcours pédagogique permettant d’atteindre un objectif professionnel. Aucune dimension d’éducation permanente donc. Dans le même mouvement la définition de l’action de formation a été modifié et étendue mais toujours dans la limite, là encore du professionnel. N’est-ce pas là un nouvel indice du resserrement de l’éducation des adultes à la seule sphère du travail ?

 

« Art. L.6313-2 : L’action de formation se définit comme un processus pédagogique permettant l’atteinte d’un objectif professionnel. Elle fait l’objet de modalités d’apprentissage identifiées pouvant comprendre des séquences de positionnement pédagogique, de formation et d’accompagnement de la personne qui suit l’action, dont les acquis sont évalués. « Elle peut être réalisée en tout ou partie à distance. Elle peut être réalisée en situation de travail ».

 

Loi sur la VAE en 2002 fut aussi une belle avancée, non pas quant à l’accès au savoir mais du fait de la reconnaissance et de la validation des acquis de toutes les expériences.

Une belle loi « promotionnelle » dite de modernisation sociale et qui favorise et/ou incite certains à tenter l’obtention d’une certification en lien avec leurs expériences sociales, professionnelles ou personnelles. Cette loi qui intégrera plus tard le code du travail a une finalité modernisatrice plus globale. Elle vise en effet à permettre des reconnaissances individuelles et extensives des acquisitions par des certifications nationalement reconnues dans un cadre collectif et sociétal et non pas strictement associées au monde du travail.

 

Elle vise à reconnaître, à valider et à éventuellement certifier les acquis de toutes les expériences quelques soient leur nature, certes en lien avec une certification dite professionnelle inscrite au répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) mis en place en 2002. Répertoire qui impose aux dispensateurs de formation de décliner leurs propositions pédagogiques en termes de compétences… ce qui resserre malgré tout un peu l’ambition éducationniste de la VAE dans le monde de la production et les savoirs des expériences dans une logique utilitariste.

 

 

En 2004, on assiste à un recul capital. La disparition de la notion d’Education permanente dans le code du travail (article 1 de la Loi de 1971), la formation se recentre voire se referme exclusivement sur l’emploi et l’entreprise : le droit à la formation devient un droit à la professionnalisation. Ce qui n’est pas qu’une nuance sémantique. L’intitulé de la loi est en ce sens fort limpide : « formation professionnelle tout au long de la vie », hors cela point de salut. Du même coup la compétence devient la clé essentielle de tout parcours de formation.

 

Les organisations syndicales sauvent le CIF mais renoncent paritairement à la dimension émancipatrice de l’Education permanente des adultes. Dimension fondatrice de la loi de 1971 et qui jusque-là était consubstantiel du syndicalisme tant réformiste que révolutionnaire. De plus, ces mêmes organisations syndicales acceptent que dans certaines conditions la formation puisse se faire hors temps de travail dans le cadre du DIF (droit individuel à la formation). Le DIF : un pseudo droit individuel sous tutelle de l’employeur qui s’appuie et se fonde sur une convergence partagée d’intérêt. Convergence d’intérêt fondé sur le mythe de la co-production et de la co-responsabilité de son parcours et de sa compétence et/ou de sa qualification par le salarié. DIF qui sera de plus, souvent, détourné en faveur du plan de formation des entreprises

 

 La loi de 2009 avait pour but la sécurisation des parcours professionnels. Elle mit en place à cet effet le Fond paritaire de sécurisation des parcours professionnelle (FPSPP) au moment critique où est à l’ordre du jour pour beaucoup « l’insécurité sociale » si bien décrite par Robert Castel et de facto de l’insécurité des parcours professionnels. Mais il faut en convenir le FPSPP rétablira un peu d’égalité en matière de droit à la formation entre salariés et demandeurs d’emploi grâce à la mutualisation, ce qui en soi n’est que justice.

Et il a probablement favorisé dans le cadre d’expérimentations la montée en compétences d’un certaines de salariés peu ou pas qualifiés.

 

Revers de la médaille, le CIF devient accessible en dehors du temps de travail, une nouvelle brèche au contrat « social » de 1968 et 1971 est opérée. De plus, on assiste à une première tentative de renforcement du contrôle de l’Etat sur les OPCA mis en demeurent de passer des contrats d’objectifs et incités peu ou prou à fusionner.

Première recentralisation de la formation aujourd’hui renforcée encore par la mise en place de « France compétences ».

 

 Le 5 mars 2014 voit la naissance d’une nouvelle loi, relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale. A son analyse on y perçoit vite la dimension emploi et formation, peu celle d’augmentation de la démocratie sociale. Le Compte Personnel de Formation (CPF) remplace le DIF à partir du 1er janvier 2015. Un droit universel rattaché à l’individu géré par la Caisse des Dépôts et Consignations : droit personnel et dématérialisé que la loi de 2018 reprend tout en modifiant certains éléments. Compte personnel toutefois soumis pour le mobiliser à l’inscription sur une des listes officielles, un autre mode de tutelle d’un compte personnel et individuel formel.

Listes aujourd’hui disparues et qui inséraient les choix individuels dans les rets de la compétence

 

En synthèse : une liberté individuelle de choisir historiquement bien limitée surtout lorsque l’on garde en tête les travaux de la sociologie et ceux de Bourdieu en particulier. Travaux qui ont montré combien le processus de reproduction était à l’œuvre dans notre société et combien les héritiers du capital social, culturel et financier avaient de bien meilleures chances d’opérer un libre choix.

 

Du point de vue du droit à la formation, le CIF fut soumis à une autorisation d’absence et fut presque toujours sous tutelle des instances paritaires, le DIF demeura largement sous tutelle de l’employeur et le titulaire du CPF fut astreint à un système de listes.

 

On peut s’étonner d’une telle infantilisation du citoyen. L’individu soit disant responsable n’était donc pas si libre que cela de choisir son parcours de formation.

Dans le même mouvement l’individu déresponsabilisé de son avenir global est mis en demeure de choisir son avenir professionnel, c’est-à-dire de repérer d’acquérir les compétences à court et moyen termes nécessaires à son évolution dans le monde du travail

 

Sera-t-il en mesure de la faire dans cadre de la loi de 2018 ?

 

Quant à cette loi de septembre 2018, Liberté de choisir… si elle confirme et renforce le droit au compte personnel de formation, elle l’inscrit toujours dans le cadre restreint et contraignant d’un avenir professionnel. Elle réaffirme aussi la responsabilité individuelle mythique de chacun de choisir son avenir professionnel et les compétences induites en tout connaissance de cause avec ou sans recours au conseil en évolution professionnelle (CEP).

 

Principe de responsabilité et de rationalité tout droit issu du libéralisme économique, à savoir la rationalité[7] constituant le postulat fondamental de la vision économique de l’homme (homo oeconomicus) en capacité d’agir au mieux de ses intérêts, en la matière, économiques. L’usage du CPF sera donc l’un des marqueurs de cette rationalité. En ce sens, cette loi engage la suppression des intermédiations entre le bénéficiaire de la formation et les opérateurs. Vraie difficulté de choix pour certains bénéficiaires de la formation même s’il convient de rester critique sur les abus de pouvoir de certains acteurs de ce processus de mise en rapport. Il faut aussi rester vigilant sur la nature des prestations offertes, vendues, achetées au titre du CPF surtout si le menaçant mouvement « d’ubérisation » des métiers de la formation s’accentue.

 

 Le CPF est doté selon les niveaux de formation de 500[8] et 800 euros/an dans la limite de 5000 ou 8000 euros. Quel projet conduire avec les sommes allouées ? Développer au fil de l’eau son portefeuilles de compétences pour se maintenir à flot et anticiper les mutations du travail et de l’économie ; tenter petit à petit d’obtenir des blocs de compétences qui à terme constitueraient une qualification reconnue ?  Des sommes aussi modiques permettent-elles de conduire de tels projets ?

Quelle articulation avec le principe de responsabilité sociale des entreprises qui implique l’obligation de formation qui impose aux employeurs « d’assurer l’adaptation des salariés à l’évolution de leurs emplois »  (article L.6321-1 du Code du travail) ?

 

 Et surtout, quelles capacités de gestion de ce capital formation, quelles capacités d’anticipation seront-elles nécessaires aux actifs pour le faire fructifier et/ou en faire un vrai outil de gestion de soi, une vraie manifestation de sa « liberté de (se) choisir son avenir professionnel » ?

 

Le texte du 5 septembre remplace le CIF par un hypothétique CPF de conversion, autrement moins attractif que le défunt CIF mais dont on ne pourra tirer les enseignements que d’ici quelques années mais qui est déjà menacé d’une mise sous tutelle des Commissions paritaires interprofessionnelles régionales (CPIR) avec on peut le craindre une orientation compétence liée au logique de territoires réaffirmée. Une fois de plus un libre choix très formel.

 

 

Quant aux demandeurs d’emploi, quel choix réel dans un système où la prescription souvent autoritaire prévaut. Là encore il convient d’attendre, sans trop d’illusion, les résultats du Plan d’investissement dans les compétences (PIC), piloté par le ministère du Travail, qui en apparence n’est pas très différent de tous les autres plans qui l’ont précédé. Dans ce cadre qui déterminera les compétences à acquérir ou à faire acquérir ? Relèveront-elles du choix libre et éclairé des demandeurs d’emploi ou d’autres instances, départementales, régionales nationales, paritaires ou pas… ?

Et d’ailleurs de quelles compétences parle-t-on ? Celles nécessaires à l’obtention du Cléa ou d’une certification reconnue, celles nécessaires à la montée de la digitalisation des sociétés, celles nécessaires et largement inconnues en 2030 ?

 

De plus rappelons un constat mille fois partagé par les acteurs de la formation et de l’insertion : ce n’est pas la formation qui crée l’emploi.

 

Ainsi, si les trois millions de chômeurs de catégorie A[9] étaient par la grâce de la formation fort des compétences attendues, le monde économique serait-il en capacité de 3 millions d’emplois ?

 

Une avancée possible toutefois, la mise en œuvre des AFEST (actions de formation en situation de travail) qui pourraient renforcer l’accès des salariés des TPE-PME à la formation. Là encore, seul l’avenir nous dira l’emploi et les effets d’une telle mesure.

 

Pas d’avancée non plus sur la VAE, on peut le regretter. On aurait pu imaginer, par exemple une reconnaissance automatique par les employeurs en tout ou partie des certifications professionnelles acquises par les du salarié. Un vrai signal de la reconnaissance des blocs de la toujours recherchée « montée en compétences » et en connaissance. Ce sera peut-être à l’ordre du jour de la prochaine réforme…

 

Quant au Compte d’engagement citoyen, le CEC que peut-on en attendre, des heures de formation comptabilisées et créditées sur le CPF à hauteur de 20 heures par an par types d’action (volontariat, bénévolat associatif, maître d’apprentissage). Sera-t-il un nouveau droit formel inconnu du plus grand nombre ? Ne risque-t-il pas d’être de facto d’être une coquille vide et sans grand usage ? Là encore, trop tôt pour le dire, aux militants de s’en emparer.

 

L’apprentissage est aussi impacté par cette loi du 5 septembre… elle ouvre l’accès à l’apprentissage toute l’année et jusqu’à 30 ans. Elle octroie une augmentation un peu dérisoire de la rémunération de 30 euros par mois et une aide de 500 euros pour l’accès au permis de conduire.

 

Mais là n’est pas l’essentiel. Elle vise surtout à assouplir les conditions de rupture du contrat, assouplir sur dérogation les horaires de travail et assouplir la possibilité de réaliser certains travaux réputés dangereux après accord de l’inspection du travail. En bref, elle risque de dégrader les conditions de vie et l’apprentissage de certains titulaires du dit contrat.

 

Elle invente une « certification relative aux compétences des maître d’apprentissage/tuteur ». Espérons qu’une telle certification de compétences (encore !) améliorera l’accueil des alternants et permettra la mise en place d’une vraie alternance intégrative après laquelle on court depuis des lustres et une vraie reconnaissance de la fonction tutorale… à voir à l’usage.

 

Enfin pour couronner le tout, la loi met en place une superstructure appelée « France compétences » qui aura à charge d’organiser la gouvernance de la formation professionnelle et de l’apprentissage. Superstructure quadripartite où les représentants de l’Etat auront semble-t-il la majorité donc le pouvoir de recentraliser et de contrôler la formation professionnelle. Et que certains analystes considère déjà comme un « monstre bureaucratique »[10]. Au regard de ses missions, c’est bien ce qui apparaît en première lecture : répartition des fonds, régulation entre les acteurs, qualité… Reste à savoir à qui reviendra le droit de déterminer les compétences attendues : aux représentants de France compétences où aux citoyens ? Qu’est-ce qui sera prioritaire, le projet individuel choisi en toute liberté et en toute responsabilité où les choix de l’Etat, des régions, du MEDEF…

Attendons de voir mais sans trop d’illusion sur une liberté une fois de plus en trompe l’œil.

En résumé et en attendant l’application des décrets du même nom, pour moi, la loi de 2018 sur la formation acte la marchandisation et la digitalisation de l’Education des adultes (application, achat en ligne, notation des prestataires, démarchage probable, concurrence…). Elle acte au sens propre une conception bancaire de l’éducation dénoncée par Paulo Freire. La formation devient un bien de consommation avec les dérives que l’on connaît au système consumériste. A quand la « malformation » ?

 

En bref, en 2018 la logique consumériste remplace l’ambition éducationniste, le paritarisme fondateur des lois sur la formation depuis 1971 est remis en cause, le contrôle et la reprise en main de la formation par l’état sont renforcés et « France-compétences » en sera le bras armé. Et tout en affirmant la liberté de se choisir un avenir strictement professionnel, cette loi, sans même l’inscrire dans une ambition collective, l’enferme dans un dirigisme assumé et dans un individualisme mal compris et délétère. 

 

Conclusion

 

Pour clore ce regard critique sur les lois sur la formation et en particulier celle de 2018, je soulignerai que :

 

Par trop de contrainte, on s’éloigne de l’ambition des anciens, celle de Pestalozzi et de bien d’autres, à savoir réussir par l’éducation individuelle et collective à réellement « faire œuvre de soi-même » et cela dans toutes ses dimensions humaines, sociales, citoyennes, artistiques, professionnelles…

 

Par ailleurs, si les deux hypothèses sont possibles, celle de l’émancipation et celle des compétences par l’Education des adultes, le choix du législateur en 2018, processus déjà bien engagé avant la loi du 5 septembre, a été celui de la seule compétence professionnelle au détriment de toutes les autres « qualifications » sociales voire de ce que l’on pourrait nommer aussi « compétences sociales » dont se réclamait il y a bien longtemps déjà Bertrand Schwartz.

 

Enfin, il apparaît que nous sommes passés d’une Société de la connaissance proposée comme horizon il y a quelques années à une société de la compétence ? Et si cette mutation a bien eu lieu, il est essentiel de s’interroger sur son sens et de tenter d’en anticiper les conséquences.

 

Hugues Lenoir

Enseignant-chercheur émérite

 

 

[1] Source : Wikipédia

[2] Manifeste Peuple et culture.

[3] Ibidem.

[4] De fait 14 textes.

[5] ANI : accord national interprofessionnel.

[6] CNPF, Journées internationales de la formation, Deauville, octobre 1998

[7] Rationalité économique souvent définie y compris par Pierre Bourdieu.

[8] D’ores et déjà des organismes de formation organisent des blocs de compétences à hauteur de 499 euros.

[9] La catégorie A concerne les personnes sans aucune activité salariée. De fait si l’on cumul les catégories A, B et C les personnes concernées par le chômage partiel ou non étaient selon Pôle-emploi 5,65 millions en France métropolitaine au dernier trimestre 2018.

[10] Blog Alternative Economique 12/11/18.

 

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L’autogestion en chantier

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L’autogestion en chantier

 

C’est le titre de l’ambitieux ouvrage de Frank Georgi (1) qui tente une histoire globale de l’autogestion et dont le sous-titre précise l’objet de la recherche historienne, à savoir les gauches françaises et le « modèle » yougoslave (1948-1981). Impossible de résumer en quelques milliers de signes une telle somme (520 pages). Je me contenterai d’en souligner quelques aspects. F. Georgi souligne la multiplicité des usages et des conceptions de l’autogestion, des libertaires aux chrétiens de gauche. Multiplicité qui conduit certains anarchistes à préférer au terme « autogestion » les termes de gestion directe. Il souligne aussi la dimension internationale du projet autogestionnaire qui dépasse de loin le seul hexagone même si selon les lieux les vocables utilisés pour la désigner varient sensiblement. Pour autant, les libertaires, même s’ils n’en sont pas les seuls inventeurs, furent toujours aux avant-postes de cette organisation sociale et économique. L’auteur rappelle en effet que déjà Proudhon (p.29), les communards antiautoritaires, Bakounine et Pelloutier en énonçaient les principes et désignaient l’autogestion sous le terme de self-gouvernment emprunté à la littérature anglo-saxonne. Le terme autogestion apparaît, semble-t-il, pour la première fois dans le discours du vieux communard Edouard Vaillant au congrès socialiste de Nîmes en 1910 avant de quasi disparaître du vocabulaire. Il ne revint de fait qu’à partir de 1957 pour évoquer la dissidence socialiste de Tito en Yougoslavie puis les expériences algériennes avant de se diffuser largement parmi les gauches en France dans l’après 1968.

Suite à cela Frank Georgi revient sur l’expérimentation « autogestionnaire » étatique en Yougoslavie, l’illusion du mouvement trotskiste sur la réalité « socialiste » de cette dernière et sa diffusion dans l’hexagone. Quant aux anarchistes sans être totalement hostiles dans un premier temps à l’expérience, ils furent persuadés dès 1950 suite au voyage de l’un d’entre eux au pays de Tito, Joë Lanen, qu’il s’agissait d’une « fumisterie » (p.115). Les militants de Socialisme ou Barbarie concluèrent eux aussi très tôt à une « mystification » (p.120).

Les staliniens du Parti communiste ne virent dans l’évolution yougoslave qu’une dérive trosko-fasciste de la « pureté » marxiste-léniniste et l’occasion d’une nouvelle purge supposés de cadres dissidents accusés à tord ou à raison de l’infamant qualificatif de « titiste ». La CGT au ordre suivra le même chemin jusqu’à la même volteface en 1955 visant à une réconciliation des frères ennemis imposée par le « camarade »  Khrouchtchev suite à la mort de Staline.

Dans les années 1960, deux revues vont engager la réflexion et des analyses sur l’autogestion, la revue Noir et Rouge directement issue du mouvement libertaire et la revue Autogestion à l‘empan idéologique plus large. Dans le même temps deux organisations s’emparèrent de la question le  PSU et la CFTC bientôt transformée en 1964 en CFDT.

Autour des événements de Mai 1968, toute la « gauche » devise sur l’autogestion y compris les étudiants les plus radicaux. Notons toutefois que quasi dans aucune usine occupée, les ouvriers décideront de remettre en route la production. Seules quelques universités adopteront celle-ci dans le cadre de leur gestion autonome et de contestation. Certains étudiants, parmi les plus radicaux, déclaraient tout de go « pour nous l’établissement d’une société sans classe passe d’abord par l’autogestion » (p.319), moyen unique de « détruire le pouvoir sans le prendre » » (p.326). En 1970 de son côté la CFDT lors de son congrès confédéral adopte non sans une longue réflexion et de nombreux débats le principe de « l’autogestion de l’entreprise et [de l’] autogestion sociale » (p.344). Dans la foulée, le PS aussi s’emparera aussi du terme sans d’ailleurs le mettre à l’épreuve dans son propre fonctionnement. Enfin le PC dans les années 1975-1980 finira par accepter son principe… en bref une autogestion à toutes les sauces et de toutes nuances mais presque toujours pensée par le haut et fonctionnant conjointement avec la pouvoir d’Etat et le « parti ». Malgré ses interprétations multiples, il est évidant que l’autogestion fut un attracteur puissant et un mythe mobilisateur essentiel des années 1950 à 1980 s’inspirant peu ou prou du « modèle » yougoslave. Après, tous ou presque, l’abandonnèrent et revinrent à de plus classiques schémas autoritaires.

L’ouvrage de Frank Georgi nous livre les milles facettes et de longs développements sur l’autogestion et nous permet de mieux cerner ses potentiels et ses contradictions au travers de sources riches et variées. Donc à lire absolument pour tous ceux/celles qui s’intéressent à l’attrait et aux pratiques de l’autogestion tant du point de vue de son histoire et que de celui de son actualité.

Reste la force de l’idée d’autogestion qu’il convient de se réapproprier et à mon sens de toujours développer à condition toutefois, de veiller comme en Espagne entre 1936-1939 lors des collectivisations, qu’elle soit autoportée par les « travailleurs eux-mêmes » et sans compromis. En bref, de faire en sorte qu’elle soit sociale et libertaire afin qu’elle demeure un horizon, un autre futur ou comme le propose la dernière ligne de l’ouvrage une « terre d’expérience » (p.473) voire d’espérance. 

 

 

 

  • Gerogi F., 2018, L’autogestion en chantier, les gauches françaises et le « modèle » yougoslave (1948-1881), Nancy, Arbre bleu éditions.
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Nonviolence ?

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Nonviolence ?

 

Bien que ne m’inscrivant pas dans ce courant du mouvement libertaire même si j’estime qu’en cas de recours au pire (la violence) il faut toujours en tant qu’anarchiste n’y recourir qu’en dernière instance. La question et la posture m’interrogent. En effet, quid d’une Commune de Paris qui ne répondit à la violence versaillaise que sous la contrainte armée ? La Commune aurait-elle pu s’installer et durer dans le cadre d’un mouvement non-violent ? Ou encore quelle résistance et quelle efficacité d’une CNT-FAI non-violente en juillet 1936 face à la barbarie franquiste ?

J’ai donc lu avec intérêt l’essai de Dominique Boisvert intitulé Nonviolence, une arme urgente et efficace (1). Deux remarques : tout d’abord, l’auteur emploi à dessein dans son titre le mot « arme » car pour lui, c’est le fil rouge et noir de son essai, la nonviolence est une arme efficace et qui plus est d’avenir. Ensuite, il supprime le trait d’union entre non et violence afin d’en faire un concept à part entière et non pas seulement la négation, le contraire de violence.

Il engage donc chacun d’entre nous à penser la nonviolence et à « décoloniser nos imaginaires » (p.13) forgés contre notre gré par une société violente, guerrière et souvent viriliste. En bref, notre acceptation de la violence, voire son exercice, sont le résultat d’habitus acquis, transmis, reproduits plus ou moins inconsciemment. Quant à la définition de la non-violence donnée par Dominique Boisvert, elle m’apparaît libertaire d’esprit et en tout point compatible avec l’éthique anarchiste. Pour moi, la nonviolence est « cette attitude, écrit-il, globale de bienveillance tant à l’égard des autres humains que de la création toute entière. Une attitude faite de respect profond, d’ouverture et de gratitude, qui cherche à construire ensemble sans dominer ni exploiter » (p.16). 

L’auteur souligne par ailleurs une baisse tendancielle au cours de l’histoire de l’humanité du recours à la violence particulièrement au 20e siècle, malgré ses horreurs. Il produit à cet égard des chiffres qui semblent solides et sourcés. Un gros désaccord pourtant avec l’auteur, non pas sur la tendance à moins violence en général mais sur les causes de celle-ci. Boisvert considère en effet que le reflux de la violence serait lié à l’émergence d’un état régulateur et protecteur qui se réserve seul l’usage de la violence légitime telle que définie par le sociologue Max Weber. Pour moi et de nombreux anarchistes, au contraire, même si l’Etat se réserve le droit à violence, nous considérons que l’émergence de la violence est probablement en germe avec l’apparition de l’Etat et des privilèges qu’il installe et protège. Au moins en ce qui concerne la violence sociétale instituée. Reste que comme les libertaires, il considère « sans la moindre hésitation, que l’économie dominante (capitaliste) actuelle est d’une violence structurelle extraordinaire. Une violence tellement « intégrée » dans nos sociétés que nous ne la voyons même plus. Une violence devenue la normalité de nos vie » (p. 67).

Au demeurant, l’auteur brosse un rapide tableau des sources de la réflexion sur la violence et la nonviolence. Il s’inspire ainsi de La Boétie et de son discours sur la servitude volontaire, de Henry David Thoreau, Gandhi, Luther King. Un oubli toutefois, notre compagnon Louis Lecoin n’est pas mentionné. Il fournit par ailleurs un intéressant récapitulatif chronologique de toutes les luttes nonviolentes de 1919 en Corée contre la loi coloniale japonaise jusqu’en 2011 en Tunisie contre la dictature. Elles furent en effet nombreuses et quelquefois (souvent) victorieuses et en cela elles sont réellement une arme. L’auteur dénonce encore à juste titre la gabegie financière que représentent les budgets d’une militarisation toujours galopante. Par contre, il se fait de lourdes illusions sur la capacité de l’ONU à réguler la violence voire installer la paix. Il nous incite néanmoins en toute honnêteté à oser la démarche non-violente. Reste à savoir si elle est possible en toute circonstance. Donc un essai qui actualise et relance la réflexion et la controverse sur la nonviolence et dont je partage en partie la conclusion, à savoir que « la nonviolence est une éthique avant d’être une technique (p.82). Sans pour autant, pour ma part, adhérer aux propos de Luther King qui déclarait « les hommes non plus le choix entre la violence et la non-violence en ce monde ; c’est la non-violence ou la non-existence. Voilà où nous en sommes aujourd’hui » (p.110). Je pense quant à moi qu’un autre futur est possible sans être capable pour autant d’en prédire la voie.

 

 

 

 

(1)     Dominique Boisvert, 2017, Nonviolence, une arme urgente et efficace, Québec, éd Ecosociété.

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Syndicalisme et Révolution

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Syndicalisme et Révolution

Par Eugène Descamps

Les Œillets rouges, 1989, Cahiers de Réflexions anarchistes, n°4, pp. 28-34.

Au moment où le syndicalisme révolutionnaire s’étiole pour les uns, renaît pour les autres; au moment où les coordinations fleurissent et se fanent, nous avons choisi de rencontrer Eugène. Descamps1 pour qu’il nous fasse part de sa réflexion quant aux liens qui unissent syndicalisme et révolution.

– O.R. : L’idée de révolution vaut-elle encore dans le syndicalisme daujourd’hui ; syndicalisme et révolution sontils encore compatibles ?

– E.D. : Il faut d’abord bien préciser le sens du mot « révolution », bien préciser de quelle révolution l’on parle. Est-ce une révolution qui implique la prise et/ou la destruction du pouvoir politique par la force et visant à abolir les privilèges, de manière que l’on désire définitive, par l’appropriation collective des moyens de production et de distribution. Est-ce une révolution « lente » qui, tenant compte du régime dans lequel elle naît, va essayer par une action quotidienne, permanente, de faire avancer vers des objectifs significatifs, vers plus de justice, l’autonomie ouvrière, le contrôle ouvrier, l’autogestion et, à tout le moins, le contrôle des grands moyens de production.

Pour moi, c’est plutôt dans ce deuxième sens qu’il faut entendre la révolution, le syndicalisme ayant un caractère révolutionnaire par le rôle déterminant que les travailleurs organisés y joueront. Si, pour ma part, j’ai peu employé ce terme, c’est sans doute à la fois par considération pour son contenu et par sensibilité aux difficultés des militants et aux pesanteurs du combat ouvrier. Pourtant, j’estime que la transformation fondamentale des rapports sociaux est essentielle ; la lutte n’a pas cessé, c’est pourquoi syndicalisme et révolution sont encore compatibles, mais à certaines conditions.

– O.R. : Cette compatibilité se retrouve-t-elle, saffirme-t-elle encore dans l’ensemble des courants syndicaux ?

– E.D. : Si on examine les choix faits par la C.F.D .T. en 1970 lors de son congrès: « appropriation collective des principaux moyens de production, planification démocratique, autogestion », leurs caractères révolutionnaires ne font aucun doute. Après une longue marche, la C.F.D.T. faisait alors clairement le choix de l’option d’un socialisme autogestionnaire. En se déclarant pour la propriété sociale des grands moyens de production, la C.F.D.T. rejetait également le pouvoir étatique, source d’une société bureaucratique et… totalitaire. Elle prônait alors : décentralisation du pouvoir économique, participation active, contrôle des travailleurs et des consommateurs aux processus de décisions économiques. Elle s’affirmait nettement anticapitaliste… et antitotalitaire. Si on regarde aujourd’hui la situation de cette confédération, on est obligé de constater, honnêtement, que l’on est très loin des perspectives à visées révolutionnaires tracées à l’époque. En revanche, dans l’esprit et la pratique, certains syndicats C.F.D.T. ont conservé cette sensibilité, ces objectifs que nous nous étions fixés dans les congrès de 1970 et 1973, lorsqu’ils réaffirment, par exemple, leur volonté de voir les comités d’entreprise non seulement gérants d’œuvres sociales, mais aussi – et surtout – en mesure de connaître, de juger la vie de l’entreprise, de contrôler embauche, licenciements et conditions de travail. En clair, un instrument d’action et de prise d’information pour le contrôle ouvrier.

Au plan des fédérations, je constate la constance de la fédération HACU1TEX2 dans ses luttes, ses choix présents et ses perspectives, malgré les graves difficultés économiques de ce secteur. De même pour certaines Unions régionales : Basse Normandie, Pays de Loire, etc. ; des secteurs professionnels: métaux Paris, Loire-Atlantique, etc. ; la résistance au néo-libéralisme est cohérente, radicale. Mais ces organisations ont, en face d’elles, en ce moment une confédération inscrivant son action dans un certain consensus, dans le cadre d’une « société apaisée ». Ce n’est pas médire que d’indiquer que la C.F.D.T. d’aujourd’hui accepte la primauté du marché, légitime le pouvoir et la fonction patronale, s’inscrit sans critique dans « l’impératif » de la compétitivité.

Lorsqu’on observe la C.F.D.T. de 1988, ses options pour un « socialisme démocratique » semblent bien lointaines. D’ailleurs, le récent congrès ne l’a-t-il pas banni du projet confédéral.., tandis que l’on appelait à sanctionner les organisations et les militants de la gauche syndicale!

O.R. : En renonçant en fait à l’autogestion. la C.F.D.T. a-t-elle renoncé, du même coup, à la révolution?

– E.D. : Lors de son dernier congrès. la C.F.D.T. a parlé d’ « autogestion », mais le terme est vidé de son contenu. En 1972 dans Syndicalisme Magazine, on pouvait lire :

« – ce sont les travailleurs qui éliront les responsables de l’entreprise aux différents niveaux (de l’atelier à l’ensemble de l’entreprise) ; (…)

« – ce sont les travailleurs qui décideront collectivement de l’organisation du travail et des conditions de travail ; (…)

« – ce sont les travailleurs qui détermineront, dans le cadre du plan démocratique, la politique de l’entreprise en matière de fabrication, de répartition des investissements, de rémunérations. »

De même, il était nettement affirmé que : « – L’autogestion n’est pas compatible avec la propriété privée des moyens de production et d’échange. C’est ce que la C.F.D.T. exprime en liant son projet d’autogestion à la propriété sociale (…) »

Aujourd’hui, les exigences autogestionnaires se transforment en une « démarche », une «perspective» dans lesquelles « chaque individu, groupe, doit pouvoir maîtriser ses conditions d’existence et les transformations ».

On voit mal en quoi ces formules vagues peuvent être un projet de transformation. Nous sommes vraiment aux antipodes de ce qu’Edmond Maire et Julliard3 écrivaient en 1975 dans l’ouvrage La C.F.D.T. daujourd’hui, publié au Seuil : « Elle [l’action syndicale] est profondément et concrètement révolutionnaire, car elle met en cause les principes de base de la société capitaliste (…) ».

En abandonnant l’idée de socialisme autogestionnaire, la C.F.D.T. a perdu non seulement toute perspective, mais, plus grave encore, sa substance, ses pratiques ; elle n’appelle plus au débat, à la lutte, à la réflexion. Pourtant, face à la crise, à ces crises successives du capitalisme français et international, s’imposerait une analyse rigoureuse des stratégies économiques et financières du patronat, des gouvernements ; s’imposerait aussi de mettre le doigt sur l’incurie du libéralisme économique : les millions de chômeurs, les précaires, les laissés-pour-compte, les besoins insatisfaits, la dégradation des services publics, etc. Mon jugement sévère sur la C.F.D.T. est à la mesure des espoirs d’il y a vingt-cinq ans, lors de sa fondation.

Il faut réagir face à l’intoxication des médias, à « l’air du temps » ! Avec nos moyens, sensibiliser l’opinion sur les conséquences néfastes des politiques libérales. Agir : l’action quotidienne est essentielle, car nous ne convaincrons de la justesse de nos objectifs, planification, autogestion, qu’à la condition d’être sur le terrain, d’expliquer d’entraîner, de réaliser un syndicalisme qui lutte et éduque. Trop souvent, on ne conscientise plus les gens, on ne les sensibilise plus à une transformation sociale!

OR. : Le fonctionnement actuel n‘est-il pas un indicateur de cette perte de substance?

– E.D. : Sans doute, on a perdu la notion d’une vie fédérale, tant au niveau des fédérations que des régions ou des départements. L’action doit se définir et se décider à partir d’une confrontation permanente entre la « base », les responsables et, si besoin, les appareils fédéraux et régionaux. Des « choses » bougent et on nous invite sans débat, sans discussion, à nous adapter… à quoi, pour quoi faire ?

Difficile de faire un syndicalisme à caractère révolutionnaire sans une conscience aiguë de l’adversaire. Même s’il se transforme, modifie son visage, le capitalisme est toujours là. Mais, est-ce si évident ? Non! Parler d’anticapitalisme fait ringard, vieux jeu…. et pourtant, sous de nouveaux habits, ce qui demeure – plus violent aujourd’hui qu’il y a vingt ans – c’est la domination du monde par les puissance financières et économiques, c’est le renforcement du système capitaliste, la célébration du profit, de la concurrence…. pour, en définitive, accroître l’ exploitation des uns, la marginalisation des autres. Cela il faut le dire, l’expliquer !

C’est au travers de ces constantes que les travailleurs décident d’actions collectives et découvrent la lutte des classes et la nécessité d’actions nationales et internationales pour se défendre contre des transferts de production vers des pays à bas salaires (cf. Thomson), pour sauver leur établissement condamné par une décision prise à Boston (Etats-Unis) (cf. Gillette-Annecy) ; refuser des O.P.A., ; maîtriser ce qui change (techniques, organisation du travail). Dans le même temps, conscient de la transformation du groupe salarial, de l’importance grandissante des techniciens et ingénieurs, du développement des services, le syndicalisme doit œuvrer à créer de vivantes solidarités horizontales dans les processus deproduction. Au plan interprofessionnel, devant le chômage et la précarité, la fraternité doit être agissante pour le droit à la santé pour tous, une garantie des revenus, la diminution du temps de travail, la création d’emplois, une politique industrielle, etc.

– O.R. : Quelles évolutions as-tu constatées dans les autres confédérations syndicales, quelle place  pour l’idée de révolution?

– E.D. : Du côté de la C.G.T., son autonomie à l’égard du parti n’existe pas plus qu’avant, ce qui rend sa capacité, son intention révolutionnaire inexistantes. La « démission » récente de Sainjon à la fédération des métauxest significative. Dans cette organisation, apparurent à plusieurs reprises des tentatives d’ouverture, la recherche d’une prise de distance par rapport au P.C. ; à chaque fois, l’initiative a été contrée pour finalement échouer.

Depuis dix ans, ceux qui ont voulu transformer de l’intérieur la C.G.T. ont été éliminés, mis sur la louche. Le Parti communiste a une volonté bien arrêtée de tenir en main l’organisation syndicale. Chaque fois que des velléités d’autonomie se sont fait jour. Chaque fois qu’une volonté d’indépendance ou de recherche originale s’est manifestée, elles ont été cassées. C’est d’autant plus dommage que la C.G.T. avait un capital d’hommes exceptionnels qu’elle a gâchés, qui ont été neutralisés ou qui l’ont quittée sur la pointe des pieds. Il y a vingt-cinq ou trente ans, la C.G.T. disposait d’une réelle capacité révolutionnaire, d’organisations solides animées par des hommes généreux, sectaires parfois, mais au contact des travailleurs. Dans ce monde ouvrier où s’exprimaient fidélité et foi révolutionnaire, les militants se rendaient bien compte que le parti ou le syndicat déraillaient, mais par patriotisme d’organisation ils se taisaient et acceptaient !

Bien sûr, les situations ont changé, la condition ouvrière s’est améliorée. Les luttes y furent pour beaucoup. Les modes de vie se sont modifiés…, le monde des salariés a perdu de son homogénéité. Tout cela est vrai, mais l’absence d’autonomie réelle, les variations du P.C., ses exclusions, le centralisme démocratique ont tué la vie, l’échange, le renouveau.

– O.R. : En bref, la C.G.T. n’a pas le droit d’être révolutionnaire sans le parti, et elle n’aura pas de capacités révolutionnaires tant qu’elle n’aura pas largué les amarres ?

– E.D. : Dans la mesure où elle n’a pas cette autonomie à l’égard du P.C., une autonomie de fait, réelle, elle ne peut vraiment s’engager dans une pratique authentiquement révolutionnaire. On l’a constaté en1968. Elle reste pourtant une force à ne pas sous-estimer. Les conflits récents l’ont montré. De son côté, F.O. a mené son petit bonhomme de chemin avec, pendant vingt-cinq ans, André Bergeron à sa tête, Depuis quatre ou cinq ans, devant la faillite des autres, face à la dérive de la C.F.D.T, face à la C.G.T. qui n’arrive pas à se libérer, le syndicalisme F.O., qui accepte encore parfois des compromis bâtards, résiste bien aux sirènes du modernisme et défend fermement les acquis sociaux. Conservatisme, diront certains. Peut-être, mais comportement indispensable en ces temps de libéralisme débridé et de pressantes exigences patronales de déréglementation… F.O. n’a jamais proclamé vouloir la révolution, cette organisation reste fidèle au type de syndicalisme qu’elle a choisi.

– O.R. : Penses-tu que cette crise du syndicalisme révolutionnaire trouve l’une de ses sources dans les scissions de 1947, pour la C.G.T., et de 1964, pour la C.F.D.T., et qu’elles favorisèrent le renforcement du réformisme ?

– E.D. : Je m’interroge. A propos de la scission de la C.G.T., l’éclatement syndical voit naître d’un côté une C.G.T. sans autonomie réelle, de l’autre F.O. où se retrouvent les militants anarcho-syndicalistes et les militants réformistes, moins combatifs à l’époque que les militants communistes. Ils se sont manqué les uns aux autres ; plus d’autonomie pour les uns, plus de détermination pour les autres. Ils se sont amputés de quelque chose qui faisait la force et l’efficacité du syndicalisme.

De même pour la C.F.D.T., je crois que la scission a amputé, à sa naissance, la nouvelle organisation d’un certain style C.F.T.C. – celui des mineurs, par exemple, ayant une tradition de résistance aux compagnies minières, à l’occupant, plus engagés dans l’action directe du type de celle de la grève de 1963 qu’i1s menèrent. Action directe basée sur certaines exigences et conceptions éthiques, mais action directe quand même.

La liberté syndicale, la liberté tout court sont des valeurs premières que je respecte, mais le syndicalisme souffre d’un manque d’unité4, de sa dispersion. L’unité d’action (et non les concertations au sommet pour des arrangements) oblige les militants, les structures à confronter leurs pratiques, leurs idées, à discuter, à débattre à tous les niveaux des organisations. Ce n’est pas toujours facile, souvent lent et pénible, mais l’action prend une autre ampleur, un autre écho, d’autres perspectives…

Entre syndicats, il faudra réapprendre – et imposer si besoin, comme la base vient de le faire – le chemin de l’unité dans l’action. Les salariés y aspirent. Les luttes de ces derniers mois dans la Santé, les P.T.T., les Transports l’ont démontré. Les coordinations, les comités de lutte ont bousculé bien des schémas. Ils seront porteurs d’avenir si les appareils syndicaux savent, enfin, écouter, admettre leurs limites et voir d’abord les besoins, les aspirations des salariés et le syndicalisme, plutôt que leur « maison » respective.

Ces dernières années, nous avons maintenu le feu, l’avons entretenu afin qu’il puisse s’embraser à nouveau, ce qui semble avoir été le cas ! Un renouveau du syndicalisme est possible. La condition première, c’est son autonomie, son indépendance à l’égard des pouvoirs, partis, religions. Sa liberté dans l’action pleinement acquise, il doit maintenir la visée révolutionnaire de transformation sociale, dépasser le groupe de pression pour être moyen de promotion collective.

En ces temps, le chômage, la précarité neutralisent et engendrent la peur…, pourtant, il n’y a pas de durable salut individuel. Dans la compétition mondiale, seul un rapport de forces, une résistance collective peuvent éviter l’arbitraire et de larges marginalisations de populations.

Cela appelle un syndicalisme de terrain, où les salariés sont responsables, ainsi qu’une grande autonomie mais liée à la coordination des luttes, à l’autodiscipline – de l’établissement à la société multinationale et à l’économie mondiale. Des hommes et des femmes debout démontrant que les « ressources humaines » peuvent être mobilisées non pour le service du capital, mais pour la justice et l’émancipation.

1 Cofondateur et premier Secrétaire général de la C.F.D.T. (1964 -1971).

2 Habillement, cuir, textile. Depuis cet entretien toutes ces structures CFDT ont été recentrées  voire exclues. Certains de leurs militants ont rejoints SUD-Solidaire (Note HL, 2015)

3 du S.G.EN. à l’époque membre du Bureau national de la C.F.D.T.

4 N.d .R. Eugène Descamps ne parle pas, ici, d’unité organique.

Interview réalisée en septembre et modifiée en décembre 1988

par H. Hernandez et H. Lenoir

Ce propos d’Eugène Descamps démontre la lucidité d’alors du vieux leader syndicale quant à l’évolution de la CFDT et ses dérives et quant à la situation sociale et économique de la fin des années 1980. Ses analyses, malgré quelques rides, demeurent encore fondées et encore largement d’actualité. Seule peut-être son regard sur la CGT est peut-être dépassé… encore que… La recherche de l’illusoire (à ce jour) unité syndicale est pour Descamps une recherche permanente encore envisageable à cette période, plus difficile à envisager aujourd’hui tant les différentes « boutiques » roulent d’avantage pour leur survie que pour la lutte des classes et la transformation sociale. Si j’ai souhaité publié à nouveau ce long entretien 27 ans après,  réalisé en 1988 dans la maison provençale de Descamps où il s’était retiré et publié en 1989 dans une revue animées par des adhérents de la Fédération anarchiste, c’est qu’il explique le pourquoi de l’engagement d’un certain nombre de militants de ma génération dans les syndicats et les structures CFDT, surtout interprofessionnelles. Engagement largement incompréhensible en 2015 par ceux qui nous ont succédé dans ce cadre de lutte sociale. En effet, cette organisation, la CFDT, fut un temps, face à la CGT aux mains des staliniens du PC dans l’après 1968, une réelle alternative où les anarcho-syndicalistes avaient toute leur place… au moins l’eurent un temps avant le recentrage et la répression orchestrée par la direction confédérale et souvent menée ou acceptée par des gauchistes repentis. Il valait mieux pour nous alors fréquenter et militer avec quelques chrétiens progressistes que se voir maltraiter par les enfants de Staline… Erreur de jeunesse, peut-être, car l’histoire, au moins la nôtre, nous a rapidement rappelé que les tenants de l’église ou de l’état étaient par nature ni émancipateurs ni révolutionnaires. Reste, une paille, à tout reconstruire, voire à imaginer d’autres espaces, pour relancer l’esprit et les pratiques de la première AIT (Association internationale des travailleurs), des Bourses du travail et de la vieille CGT, de la glorieuses CNT d’Espagne et de tant d’autres organisations visant à l’émancipation des peuples, prônant l’action directe, l’éducation et le refus de parvenir.

H. Lenoir (juin 2015)

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De la promotion sociale à la promotion de soi ?

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De la promotion sociale à la promotion de soi ?

(intervention 3e Université de l’AFREF, 13 décembre 2018[1])

 

 Introduction

 

Impossible de brosser une histoire de l’éducation des adultes en si peu de temps, je me limiterai simplement à remettre en perspective la loi dite « liberté de choisir son avenir professionnelle » du 5 septembre 2018.

 

Loi qui de mon point de vue confirme une approche économique libérale de l’éducation des adultes, à savoir :

  • une marchandisation des connaissances,
  • une dérive éthique vers un individualisme étroit,
  • un enfermement de l’éducation dans la seule sphère du travail,

 

Mouvement de libéralisation engagé d’ailleurs depuis la loi de 2004 qui a recentré l’effort de formation sur la seule entreprise au détriment d’autres objectifs sociétaux.

 

 

Quelques brefs rappels historiques

 

J’ai coutume de faire remonter l’histoire de l’Education des adultes à François Rabelais et à son Gargantua. Celui-ci imagine en effet une Abbaye, celle de Thélème, Thélème qui signifie libre volonté et sur le fronton de laquelle serait écrit « fais ce que voudras ».

 

En d’autres termes, Rabelais imagine un lieu d’éducation ou hommes et femmes pourrons choisir de s’éduquer sur n’importe quel sujet, donc dans une certaine mesure de choisir leur avenir. Il s’agit là d’un lieu dont la finalité est l’accès au savoir universel donc au sens stricte d’une université pour adultes. L’abbaye est aussi par là même un lieu du Libre esprit ou et de l’esprit critique bien loin des préoccupations instrumentalistes de l’éducation de la période récente (2004-2018). La loi du 5 septembre n’est donc pas une innovation sauf dans sa restriction à la seule sphère professionnelle.

 

Autre incontournable en la matière, le rapport sur l’instruction publique de Condorcet en 1792 dont l’ambition éducationniste, même si elle n’est pas sans connotation économique, avait une toute autre portée. Son ambition était une éducation du peuple, pour le peuple, par le peuple. Ainsi, l’éducation devait permettre aux anciens sujets de devenir citoyens et non de simples producteurs. Condorcet visait aussi par l’éducation je le cite à : « rendre réelle l’égalité politique », et aussi à en finir avec la dichotomie, je le cite encore entre : « les hommes qui raisonnent et [ceux] qui croient ». Enfin ce rapport s’inscrit dans le refus d’une société divisées en deux classes : « celle des maîtres et celle des esclaves ». Ces brèves citations montrent la réelle nature du projet porté par Condorcet, celui d’une société ou éducation rime avec émancipation citoyenne bien au-delà de la seule dimension économisciste à l’œuvre aujourd’hui.

Autre saut dans l’histoire autour des Universités populaires imaginées par l’ouvrier anarchiste Georges de Deherme et le professeur de philosophie en Sorbonne Gabriel Séailles suite à l’affaire Dreyfus. Affaire Dreyfus qui marque la rencontre entre la jaquette et le bourgeron, en d’autres termes une certaine convergence d’intérêt entre des intellectuels progressistes et un mouvement ouvrier en construction et en réflexion. L’éducation populaire des adultes visait alors de permette à chacun d’accéder à un plus niveau de culture sans lien immédiat avec de possibles gains de productivité. Plus haut niveau de connaissance dont la finalité était une meilleure compréhension du monde et une augmentation des capacités de transformation de celui-ci.

 

Enfin autour de Fernand Pelloutier et de la Fédération des Bourses du travail, se retrouve la même ambition éducationniste s’inspirant d’ailleurs des résolutions de l’Association internationale des travailleurs (AIT) quelques décennies plus tôt. S’il s’agissait pour les animateurs des Bourses d’améliorer la qualification des quelques-uns, ils ambitionnaient aussi de permettre à chacun de comprendre « la science de son malheur ». En d’autres termes d’accéder là encore à la compréhension du fonctionnement de la société afin de pouvoir individuellement et/ou collectivement la transformer plus ou moins radicalement selon leurs sensibilités.

 

L’ambition de nos anciens et de nos prédécesseurs allait bien au-delà de notre seule centration sur le travail, elle englobait la société tout entière et bien sûr l’éducation se devait être aussi émancipatrice ! Ambition totalisante que l’on retrouvera dans l’esprit de la loi de 1971 dont l’article premier intégrait la formation continue professionnelle dans le cadre, ô combien plus large, de l’éducation permanente.

 

Avant d’en arriver à celle-ci, rappelons l’importance de la loi de 1959 sur la promotion sociale qui visait à ce que chacun puisse dans le cadre d’une promotion économique individuelle et collective se hisser dans l’ascenseur social des trente glorieuses. Certes, cette loi n’était pas dénuée d’une forte approche idéologique, celle de l’association Capital-Travail voire celle d’en finir avec la lutte des classes comme cela fut affirmé par son rapporteur devant l’assemblée nationale. Néanmoins, elle visait à favoriser la formation des militants syndicalistes puis dans sa prolongation en 1961 celle des militants de l’éducation permanente et populaire. Triple ambition donc de textes, englobant la société toute entière dans ses dimensions économiques et sociales.

 

 

Dans la période plus récente

 

Je ne reviendrai en détail pas sur la noria de toutes les lois sur la formation des adultes qui ont jalonnées les 50 dernières années et qui ont souvent par leur « complexité » rendu confus ou secondaire la compréhension de ses enjeux. Plus de dix textes législatifs émaillent ces décennies. Je me limiterai donc à quelques éclairages et à quelques parallèles avec la loi de 2018.

 

La loi de1971, dans la poursuite de celle de 1966 et des événements de mai 68, puis de l’ANI[2] de 1970 marque une grande avancée, celle de la formation sur le temps de travail avec maintien de la rémunération. Un vrai droit d’accès au savoir pour tous. Contrairement à la formation sur le temps personnel favorisé depuis la promotion du co-investissement et du capital-temps formation en 1991 et à laquelle aujourd’hui on incite de plus en plus par différentes mesures y compris d’ailleurs par des incitations à l’autofinancement et/ou au co-financement de l’effort de formation par les ménages.

 

Arrive 1984 et la possibilité d’usage réel du CIF (congé individuel de formation) grâce au financement par imputation fléchée. Certes, ce congé dit individuel restera sous tutelle du paritarisme mais il permit dans une certaine mesure, soit de tenter de choisir librement son avenir professionnel, soit de penser librement une reconversion y compris personnelle.

 

Loi sur la VAE en 2002 fut aussi une belle avancée, non pas quant à l’accès au savoir mais du fait de la reconnaissance et de la validation des acquis de toutes les expériences. Une belle loi « promotionnelle » dite de modernisation sociale et qui favorise et/ou incite certains à tenter l’obtention d’une certification en lien avec leurs expériences sociales, professionnelles ou personnelles. Cette loi qui intégrera plus tard le code du travail a une finalité modernisatrice plus globale. Elle vise en effet à permettre des reconnaissances individuelles extensives des acquisitions par des certifications nationalement reconnues dans un cadre collectif et sociétal et non pas strictement associées au monde du travail.

 

En 2004, on assiste à un recul capital. La disparition de la notion d’Education permanente dans le code du travail (article 1 de la Loi de 1971), la formation se recentre voire se referme exclusivement sur l’emploi et l’entreprise : le droit à la formation devient un droit à la professionnalisation. Ce qui n’est pas qu’une nuance sémantique. L’intitulé de la loi est en ce sens fort limpide : « formation professionnelle tout au long de la vie », hors cela point de salut.

Les organisations syndicales sauvent le CIF mais renoncent paritairement à la dimension émancipatrice de l’Education permanente des adultes. Dimension fondatrice de la loi de 1971 et qui jusque-là était consubstantiel du syndicalisme tant réformiste que révolutionnaire. De plus, ces mêmes organisations syndicales acceptent  que dans certaines conditions la formation puisse se faire hors temps de travail dans le cadre du DIF (droit individuel à la formation). Le DIF : un pseudo droit individuel sous tutelle de l’employeur qui s’appuie et se fonde sur une convergence partagée d’intérêt. Convergence d’intérêt fondé sur le mythe de la co-production et de la co-responsabilité de son parcours et de sa compétence et/ou de sa qualification par le salarié. DIF qui sera, de plus souvent, détourné en faveur du  plan de formation des entreprises

 La loi de 2009 avait pour but la sécurisation des parcours professionnels. Elle mit en place à cet effet le Fond paritaire de sécurisation des parcours professionnelle (FPSPP) au moment critique où est à l’ordre du jour pour beaucoup « l’insécurité sociale » si bien décrite par Robert Castel et de facto de l’insécurité des parcours professionnels. Mais il faut en convenir le FPSPP rétablira un peu d’égalité en matière de droit à la formation entre salariés et demandeurs d’emploi grâce à la mutualisation, ce qui en soi n’est que justice. Revers de la médaille, le CIF devient accessible en dehors du temps de travail, une nouvelle brèche au contrat « social » de 1968 et 1971 est opérée. De plus, on assiste à une première tentative de renforcement du contrôle de l’Etat sur les OPCA mis en demeurent de passer des contrats d’objectifs et incités peu ou prou à fusionner.

Première recentralisation de la formation aujourd’hui renforcée encore par la mise en place de « France compétences ».

 

 Le 5 mars 2014 voit la naissance d’une nouvelle loi, relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale. A son analyse on y perçoit vite la dimension emploi et formation, peu celle d’augmentation de la démocratie sociale. Le Compte Personnel de Formation (CPF) remplace le DIF à partir du 1er janvier 2015. Un droit universel rattaché à l’individu géré par la Caisse des Dépôts et Consignations : droit personnel et dématérialisé que la loi de 2018 reprend tout en modifiant certains éléments. Compte personnel toutefois soumis pour le mobiliser à l’inscription sur une des listes officielles, un autre mode de tutelle d’un compte personnel et individuel formel.

 

En synthèse : une liberté individuelle de choisir historiquement bien limitée. Le CIF fut soumis à une autorisation d’absence et fut presque toujours sous tutelle des instances paritaires, le DIF demeura largement sous tutelle de l’employeur et le titulaire du CPF fut astreint à un système de listes. On peut s’étonner d’une telle infantilisation du citoyen. L’individu soit disant responsable n’était donc pas si libre que cela de choisir son parcours de formation. Le sera-t-il davantage avec la loi de 2018 ?

 

Quant à cette loi de septembre 2018, Liberté de choisir… si elle confirme et renforce le droit au compte personnel de formation, elle l’inscrit toujours dans le cadre restreint et contraignant d’un avenir professionnel. Elle réaffirme aussi la responsabilité individuelle mythique de chacun de choisir son avenir professionnel en tout connaissance de cause avec ou sans recours au conseil en évolution professionnelle (CEP). Principe de responsabilité et de rationalité tout droit issu du libéralisme économique, à savoir la rationalité[3] constituant le postulat fondamental de la vision économique de l’homme (homo oeconomicus) en capacité d’agir au mieux de ses intérêts, en la matière, économiques. L’usage du CPF sera donc l’un des marqueurs de cette rationalité. En ce sens, cette loi engage la suppression des intermédiations entre le bénéficiaire de la formation et les opérateurs. Vraie difficulté de choix pour certains bénéficiaires de la formation même s’il convient de rester critique sur les abus de pouvoir de certains acteurs de ce processus de mise en rapport. Il faut aussi rester vigilant sur la nature des prestations offertes, vendues, achetées au titre du CPF surtout si le menaçant mouvement « d’ubérisation » des métiers de la formation s’accentue.

Le texte du 5 septembre remplace le CIF par un hypothétique CPF de conversion, autrement moins attractif que le défunt CIF mais dont on ne pourra tirer les enseignements que d’ici quelques années mais qui est déjà menacé d’une mise sous tutelle des Commissions paritaires interprofessionnelles régionales (CPIR). Une fois de plus un libre choix très formel.

Quant aux demandeurs d’emploi, quel choix réel dans un système où la prescription souvent autoritaire prévaut. Là encore il convient d’attendre, sans trop d’illusion, les résultats du Plan d’investissement dans les compétences (PIC), piloté par le ministère du Travail, qui en apparence n’est pas très différent de tous les autres plans qui l’ont précédé. Une avancée possible toutefois, la mise en œuvre des AFEST (actions de formation en situation de travail) qui pourraient renforcer l’accès des salariés des TPE-PME à la formation. Là encore, seul l’avenir nous dira l’emploi et les effets d’une telle mesure.

Pas d’avancée non plus sur la VAE, on peut le regretter. On aurait pu imaginer, par exemple une reconnaissance automatique en tout ou partie des certifications professionnelles acquises par les employeurs au bénéfice du salarié. Un vrai signal de la reconnaissance de la toujours recherchée  « montée en compétences » et en connaissance. Ce sera peut-être à l’ordre du jour de la prochaine réforme…

 

En résumé, la loi de 2018 sur la formation acte la marchandisation et la digitalisation de l’Education des adultes (application, achat en ligne, notation des prestataires, démarchage probable, concurrence…). Elle acte au sens propre une conception bancaire de l’éducation dénoncée par Paulo Freire. La formation devient un bien de consommation avec les dérives que l’on connaît au système consumériste. A quand la « malformation » ?

En bref, en 2018 la logique consumériste remplace l’ambition éducationniste, le paritarisme fondateur des lois sur la formation depuis 1971 est remis en cause, le contrôle et la reprise en main de la formation par l’état est renforcé et « France-compétences » en sera le bras armé. Et

tout en affirmant la liberté de se choisir un avenir strictement professionnel, cette loi, sans même l’inscrire dans une ambition collective, l’enferme dans un individualisme mal compris et délétère.

 

 

Conclusion

 

Par trop de contrainte, on s’éloigne de l’ambition des anciens, celle de Pestalozzi et de bien d’autres, à savoir réussir par l’éducation individuelle et collective à réellement « faire œuvre de soi-même » et cela dans toutes ses dimensions humaines, sociales, citoyennes, artistiques, professionnelles…

 

 

 

 

 

 

[1] Avec quelques ajouts

[2] ANI : accord national interprofessionnel.

[3] Rationalité économique souvent définie y compris par Pierre Bourdieu.

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Éducation populaire, éducation révolutionnaire ?

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Education populaire, éducation révolutionnaire ?

 

Certes tous les courants de l’Education populaire ne sont pas révolutionnaires. Tous se réclament néanmoins peu ou prou de la citoyenneté et de l’émancipation sans toujours interroger ces notions floues souvent à dessein. Nombreux parmi les réformistes de l’éduc-pop sont ceux qui se satisfont d’une démocratie parlementaire et bourgeoise et d’une émancipation toute relative toujours garante de la propriété privée voire de la liberté du travail si précieuse aux yeux des employeurs. On sait que la démocratie et la citoyenneté d’entreprise sont un leurre et la subordination l’alpha et l’oméga de l’exploitation.

Mais là n’est pas mon propos, il s’agit ici de rappeler encore une fois avec détermination qu’il faut à toute force comme le martelait sans cesse Fernand Pelloutier et moi à sa suite « s’éduquer pour s’émanciper ». Là est l’enjeu d’une éducation populaire et libertaire. Car sans éducation sociale, économique, historique, philosophique, scientifique et j’en passe nous ne serons pas en mesure de gérer et de construire la société libertaire à venir.

 

Pour mémoire, déjà Eugène Varlin avant même la Commune de Paris, qui instaura l’éducation pour tous gratuite et obligatoire, militait afin que tout soit mis en œuvre pour permettre aux travailleurs « d’élever leur niveau de conscience et de les préparer à prendre en main tous les aspects de la vie après la révolution sociale »[1]. En cela, il s’inscrivait pleinement dans les motions de la Première internationale, l’AIT pour laquelle « l’instruction et l’éducation sont une des conditions de leur émancipation »[2], entendre celle des travailleurs. Dans ce sens, autodidacte lui-même, « il avait complété sa culture en suivant les cours du soir de l’Association philotechnique »[3].

James Guillaume[4] place l’éducation au cœur de sa brochure Idées sur l’organisation sociale publiée en 1876 car pour lui « la véritable instruction favorise la liberté »[5], c’est-à-dire une éduction rationnelle qui permet de comprendre et d’agir sur le monde. La Charte de Lyon adoptée au congrès constitutif de la CGT-SR (syndicaliste révolutionnaire) qui se déroula les 1er et 2 novembre 1926 affirme que « le syndicalisme dans la période pré-révolutionnaire (…) sera menée à bien la besogne de documentation, d’éducation technique et professionnelle en vue de la réorganisation sociale, (et) sera réalisé dans les meilleures conditions l’apprentissage de classe à la gestion »[6]. Il s’agit donc de s’éduquer avant pour maîtriser les concepts et les outils nécessaires à la transformation du monde et, éventuellement, en amont en forger de nouveaux d’une part pour rejeter certains de ceux de la société honnie et à toute fin utile pour mettre en œuvre le processus de transformation sociale. Les Universités et les Causeries populaires créées suite l’affaire Dreyfus furent, pour certaines d’entre-elles, de véritables laboratoires sociaux visant à mettre le savoir à la disposition de tous dans une perspective allant bien au-delà d’un simple accès à la culture.

Pierre Besnard en 1930, lui aussi, fort de cette même tradition anarcho-syndicaliste et libertaire, dans un ouvrage pragmatique, pour ne pas dire programmatique, intitulé Les syndicats ouvriers et la Révolution sociale considère que par l’éducation « se trouvera résolu un des plus grands problèmes vitaux pour la révolution : celui qui consiste à former les générations qui auront la charge d’assurer la vie du nouveau régime social, de stabiliser au plus haut point la révolution, de rendre possible un nouveau bond en avant »[7].

 

L’Espagne révolutionnaire, largement influencée par les anarcho-syndicaliste de la CNT, est une autre illustration de cette nécessité de conquérir un savoir émancipateur. Le congrès de Saragosse réuni en mai 1936 et dont on connaît l’importance réaffirme, à quelques semaines des premières collectivisations, que « le problème de l’enseignement devra être abordé avec des procédés radicaux. En premier lieu, l’analphabétisme devra être combattu énergiquement. On restituera la culture à ceux qui en furent dépossédés (…). L’enseignement en tant que mission pédagogique visant à éduquer une humanité nouvelle, sera libre, scientifique et identique pour les deux sexes »[8].

Toujours pour illustrer cette nécessité d’éducation populaire révolutionnaire condition de l’émancipation individuelle et collective, je m’appuierai sur des lectures plus ou moins récentes. Ces quelques exemples puisés là encore dans la tradition anarchiste d’outre Pyrénées montrent que quelle que soient les circonstances, mêmes les plus tragiques, la guerre et l’exil, le recours à l’éducation s’impose dans le développement de la conscience révolutionnaire.

Avant même la révolution sociale, dans les athénées les anarcho-syndicalistes de la CNT veille à la diffusion du savoir. Dans ses mémoires Enric Greu se rappelle de l’un de ses compagnons Rafio qui lui avait confié : « je n’aie eu que peu d’occasions d’apprendre à lire et à écrire […] en ville, suivant les cours du soir organisés par le syndicat de la CNT, ajoutées à certaines soirées en assistant aux séances des athénées libertaires, tout cela pendant que je me formais à mon métier de plâtrier »[9].

Carl Einstein, membre combattant du groupe international de la Colonne Durruti écrit en 1936 : des « enfants se battent à nos côtés. Ils parlent peu, mais ils ont vite compris bien des choses. Le soir au bivouac, ils écoutent les plus âgés. Certains ne savent ni lire ni écrire. Ce sont les camarades qui leur apprennent. La Colonne Durruti reviendra du champ de bataille sans analphabètes. Elle est une école »[10]. Rafio cité plus haut confirme cette soif, cette nécessité d’apprendre même dans les pires lieux. Il dit à Enric : « durant les heures volées au front, dans les tranchées, [je suivais], les leçons apportées par les Milices de la culture »[11]. Même volonté de sortir de l’ignorance malgré la défaite car si le savoir est liberté il est aussi bon pour le moral. Cipriano Mera lui aussi se souvient. Sur un camp de concentration où il fut interné en Algérie, il écrit: « pour combattre l’ennui, empêcher la démoralisation et profiter du temps, nous créâmes différents groupes de discussion et d’étude, en commençant par combattre l’analphabétisme »[12]. Enric Greu confirme une telle pratique. Dans les camps d’Argelès, Barcarès, Saint-Cyprien « des quartiers spécifiques se créèrent […], les uns, composés en majeure partie de professeurs et d’instituteurs – parfois de renom – se consacraient à l’enseignement de la lecture, de l’écriture, des langues ; on y donnait également des cours de géographie, d’histoire, et des conférences de toute sorte de thèmes ». Et il ajoute « une véritable université populaire assise sur le sable et adossée aux baraquements »[13]. Les militants anarchistes déportés dans les camps nazis en firent de même car le savoir pour eux rimait avec combat, car le savoir pour eux rimait avec espoir.

 

Fort de cette tradition anarchiste éducationniste et des expériences militantes évoquées ici, il m’apparaît nécessaires à tous les niveaux et dans tous les lieux de notre militance de développer des pratiques radicales et ambitieuses d’éducation populaire révolutionnaire : au syndicat, dans les associations, les AMAP, les universités populaires contemporaines, etc. le renouveau du mouvement libertaire passe, à mon sens, en partie par la voix d’une éducation libératrice et anticipatrice d’un autre futur. La culture et l’éducation apparaissent en effet encore une fois comme l’un des leviers incontournables, avec la lutte économique, à l’œuvre de transformation sociale. Il faut donc veiller « au culte de soi-même »[14], au développement de ses connaissances et de ses capacités d’analyse afin d’engager la transformation sociale.  Le savoir est une arme. Il faut écrivait Marcel Martinet et ce sera ma conclusion « que les éléments de la révolution culturelle soient déjà existants et forts pour que la révolution politique et sociale puisse se lever, vaincre, s’établir. (Car) la révolution ouvrière et humaine ne sera profonde qu’enracinée dans la culture »[15]. En d’autres termes, éducation, émancipation et révolution sont inséparables et co-substantielles.

 

Hugues Lenoir

Groupe Commune de Paris

 

[1] Propos de Paule Lejeune in Eugène Varlin, 1977, Pratique militante et écrits d’un ouvrier communard, Paris, Maspéro, p.34.

[2] Dolléans E., 1957, Histoire du mouvement ouvrier, Paris, A. Colin, t.1, p. 304.

[3] Rougerie J, 2018 ré-éd, La Commune et les communards, Paris, Gallimard, p.89.

[4] Guillaume J., 1979, Idées sur l’organisation sociale, Edition du groupe Fresnes-Antony, Fédération anarchiste, Volonté anarchiste, n°8.

[5] Guillaume J., « La réforme de l’éducation », in Almanach du peuple pour 1871, Saint-Imier, propagande socialiste, p. 22-23, Sources : https://jguillaume.hypotheses.org/, publié le 04/02/2016.

[6]  Charte de Lyon, renéotée, supplément à Solidarité ouvrière, n° 50, publiée par l’Alliance syndicaliste, s.d.

[7]   Besnard P., Les syndicats ouvriers et la Révolution sociale, Editions le Monde Nouveau, Besançon (?), 1978, pp. 327-328.

[8]  Collectif Equipo Juvenal Confederal, La collectivité de Calanda, Ed. CNT-RP, 1997, pp. 28-29.

[9] Safon R, 2016, La montagne noire, l’exil comme royaume, Paris, Ed. Noir et Rouge, p.229.

[10] Einstein C., Hommage à Durruti, radio CNT-FAI, 1936 in Les anarchistes, ni dieu, ni maître, 2012, anthologie présentée par Boulouque S. Le Monde, p. 171.

[11] Safon R, op. cit., p. 229.

[12]  Mera C., 2102, Guerre, exil, prison d’un anarcho-syndicaliste, Toulouse, Le Coquelicot., p. 255

[13]  Safon R, op. cit., p. 211.

[14] Formule de Fernand Pelloutier à interpréter comme une incitation à s’éduquer et non afin de devenir un sur-humain.

[15]  Martinet M. (1935), Culture prolétarienne, Paris, Librairie du Travail. Le référence est celles de l’édition consultée, Paris, Maspero, 1976, p. 43.

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