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Apprentissage du français et dialogue interculturel, entre « pédagogie » et enjeux socio-politiques

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Apprentissage du français et dialogue interculturel,

entre « pédagogie » et enjeux socio-politiques

 

 

« Je peux me débrouiller même si je sais pas lire

Mais tu as toujours besoin d’aide »

Bernadette une invisible de Par Chemins

 

Comme chaque automne, il s’est tenu à Reims dans les locaux du Canopé Grand-Est, le 5 octobre 2017, le colloque annuel de l’association Initiales et comme chaque année nous avons frôlé le sommet des arbres grâce à la participation de divers spécialistes et d’un public à la fois nombreux, intéressé et impliqué dans la possibilité d’accès, pour tous et toutes, à une langue et une culture émancipatrice. Accès à la culture, sans pour autant renoncer à d’autres langues et à d’autres cultures. Accès à la culture et à la langue tout en conservant une distance critique vis-à-vis d’elles, y compris pour la langue et la culture hexagonales qui comme tous les ensembles culturels contiennent aussi des éléments d’aliénation, des croyances a-scientifiques, voire de  soumission à des ordres passés.

Ce colloque fut donc riche d’approches et de débats mais il fut aussi le temps et la marque d’un paradoxe. En effet, nous pensions que les approches pédagogiques, méthodologiques et didactiques autour de et sur l’apprentissage du français occuperaient une large part des temps d’intervention et de fait il n’en fut rien. Certes, elles furent présentes mais de facto ce sont les enjeux socio-politiques du dialogue interculturel qui dominèrent les débats. Ce texte qui a pour but de rendre compte de la richesse du colloque sera donc comme lui « déséquilibré ». Dans une première partie j’évoquerai les éléments touchant à l’apprentissage du français en milieu interculturel et dans une seconde la dimension socio-politique soulignée ci-dessus.

 

L’apprentissage du français

 

L’apprentissage du français est bien évidemment pour les individus un enjeu important pour réussir – selon les volontés – son insertion ou son intégration. Il convient donc pour cela de s’y investir mais il aussi nécessaire de trouver des structures d’éducation formelle ou informelle qui autorisent et favorisent ce double mouvement. En effet comme le rappelait Aurélie Audemar de l’association Lire et écrire de Bruxelles : « la langue et une manière de voir et de comprendre le monde »[1], de comprendre « son » monde. De fait, accéder à une nouvelle langue facilite et/ou permet l’accès à un « autre monde ». La socialisation première produite par la langue d’origine se voit donc interrogée lors de l’accès à une langue seconde ce qui n’est pas sans produire chez les apprenants des questionnements, des transformations, des déséquilibres voire des refus et des souffrances… S’engager dans une autre langue, c’est s’engager dans un autre monde. Ce n’est donc pas une mince aventure car au bout du chemin se profile ce que les sociologues appellent un processus de socialisation secondaire et son lot d’évolutions.

Accéder à la langue des « autres » n’implique pas non plus nécessairement de se plier aux canons académiques. C’est l’approche que nous a proposé Vincent Trovato d’Alpha Mons (Belgique). Pour lui, il s’agit de favoriser un accès à la langue « pour s’exprimer et non […] pour enfermer dans des carcans institutionnels ». La langue avec ces éventuelles approximations devient du même coup « une marque de personnalité », une quasi œuvre de soi. Une telle approche a sans doute le mérite de briser les inhibitions liées au « bien » parler et au « bien » écrire, au parler « comme »… ce qui implique aussi pour les formateurs et formatrices de renoncer à des formes d’évaluations stigmatisantes et à des jugements de valeurs souvent contre-productifs. Echapper à la langue de l’école ne signifie pas non plus renoncer à la belle langue. En tout état de cause et de conception, la langue reste un outil d’appréhension des idées pour agir et pour énoncer « l’histoire des peuples, de leurs traditions et de leurs voyages ». En d’autres termes, son usage ou plutôt ses usages et « mesusages » deviennent des espaces interculturels. Hervé Adami, quant à lui, a souligné que « toute langue contient des implicites » que la langue académique même maîtrisée ne suffit pas à décoder. Implicites qui bien souvent sur le terrain interculturel sont sources de compréhension « non verbales » et/ou d’incompréhension. C’est pourquoi, Hervé Adami préfère utiliser le concept de « langue-culture » pour éclairer son propos.  Concept de « langue-culture » qui permet de mieux appréhender la dimension non dite de toute langue qui, au-delà de véhiculer des mots et des images, véhicule des histoires individuelles et collectives, une culture et parfois même une « civilisation » dans sa complexité et ses diverses manifestations. L’apprentissage d’une langue seconde nécessite donc la rencontre de deux – quelquefois davantage – langues-cultures et leurs appareillages implicites et extra-linguistiques ce qui implique pour les sujets un travail cognitif de construction-déconstruction, d’interrogation de soi et son monde, de l’autre et de l’autre monde. Ce voyage dans les langues est souvent long et difficile avant de retrouver de nouveaux équilibres linguistiques et identitaires. Et, au bout de la route il faut accepter d’écorner et/ou de renoncer à certains éléments de sa culture d’origine parfois faite de demi-vérités et de croyances erronées. De plus, il convient aussi d’en finir avec une conception fixiste des cultures toujours multiples et diverses dans leur essence même et qui n’ont cessé d’évoluer, de se transformer en toute période.

 

Les enjeux socio-politiques

 

Comme je l’ai mentionné en introduction, les enjeux socio-politiques du dialogue interculturel dominèrent les échanges lors de ce colloque. D’entrée de jeu le représentant de la DRAC a souligné que le refus du dialogue interculturel annonçait fort souvent des formes de repli identitaire et a souligné les risques d’une telle posture pour nos sociétés. Ainsi posé, le dialogue interculturel n’apparaît plus seulement comme la possibilité d’accès à une langue d’usage à une « langue-culture », mais aussi et surtout, comme l’accès à une langue de compréhension, de tolérance et de respect de l’autre. En ce sens Hamid Brohmi a fortement martelé que le dialogue interculturel permettait de « déconstruire les discours de haine et d’exclusion » souvent réciproques et qui, bien souvent, sont les fruits amers du « choc des ignorances ». Ignorances réciproques, souvent entretenues par les « faiseurs d’opinion », qui peuvent quelquefois même conduire à la confrontation suite à d’outrageantes simplifications conceptuelles et culturelles. Pour Brohmi et beaucoup d’autres, « toutes les civilisations se nourrissent les unes les autres », l’histoire des langues et des mathématiques en témoignent. Et, en conséquence, « se refermer, c’est s’appauvrir ». Il convient donc pour les acteurs de l’interculturel de briser les représentations, de combattre les stéréotypes et les fausses évidences, d’accepter les regards croisés et critiques, en bref, de faire son deuil d’une quelconque supériorité. Il faut œuvrer collectivement à faire accepter la « richesse des cultures » et surtout de faire entendre à tous et toutes que « plus on apprend, plus on comprend et plus on s’enrichit ». Marie Treps a aussi abondé en ce sens. Elle a rappelé que « les mots voyagent » et ont toujours voyagés et que les échanges interculturels et linguistiques se firent depuis la nuit des temps. L’enjeu étant de faire des mots des autres les nôtres c’est-à-dire en les acceptant comme tels ou les « accommodant » aux réalités locales. Glissement de sens et appropriations légitimes, car les mots véhiculent du sens et du symbole en se gardant toutefois, ce qui fut le cas de bien de termes issues de terres lointaines, de transformer et d’accepter qu’un vocable « positif » se transforme en un vocable péjoratif, discriminatoire et offensant. Par les mots se jouent souvent l’entrecroisement des cultures. Aux acteurs de l’interculturel de veiller à ce que ce mouvement d’import-export linguistique soit et devienne un plus d’humanité et de tolérance. Belle illustration de ces ouvertures pontées par Christine Mennuni de l’association Réponse qui a informé l’assemblée du fait que les nombreuses migrations de Lorraine font maintenant partie intégrante de son patrimoine culturel, illustrant ainsi que les migrations sont en elles-mêmes un dialogue et en dialogue.

 

L’expérience de l’association Par Chemins et de son initiative intitulée Coup de pouce qui vise à favoriser une meilleure compréhension entre les parents et les institutions scolaires a mis en exergue que la problématique interculturelle n’est pas qu’une question de géographie et d’éloignement. L’école, au sens large, à sa propre culture et qui n’est pas toujours partagée. La distance culturelle et sociale – constat identique aussi en Belgique francophone par l’association Lire et écrire – entraîne et renforce souvent les incompréhensions et de facto pour certains parents la possiblité de comprendre les messages des institutions scolaires. Et, partant, de participer pleinement au parcours éducatifs de leurs enfants. En effet, trop souvent, le message de l’école est porteur de « mots qui ne sont pas les nôtres […], des mots qu’on ne comprends pas, des mots qui ne font pas envie, des mots qui font peur » et qui marquent une grande distance culturelle. Ainsi, l’interculturel est à nos portes et nécessite ici aussi le plus possible de dialogue et d’inter-compréhension pour changer le réel et ses facteurs d’incompréhension, de refus réciproques voire d’exclusion et/ou d’auto-exclusion. Dialogue qui a pour finalité de faire évoluer la posture des acteurs, de les faire sortir de « places « assignées » par l’école et la société et de construire ainsi une culture commune.  

Le dialogue interculturel s’inscrit donc dans une dialectique vertueuse où tous ont à y gagner et possiblement y gagner en liberté. C’est ce qu’a souligné Vincent Trovato pour qui la langue est « un outil de rapports sociaux et un instrument de la transformation des individus en sujets libres » : une bonne occasion de sortir de sa coquille. Affirmation, semble-t-il, partagée par de nombreux participants pour lesquels le dialogue interculturel se conjugue souvent avec des processus de conscientisation et d’émancipation permettant d’aller jusqu’à échapper aux idées reçues y compris celles de sa propre culture et dans le même mouvement de s’en libérer.

 

Pour Conclure 

 

Colloque riche et diversifié qui au-delà des propos des uns et des autres a été émaillé de saynètes évoquant des situations d’incompréhension scolaires. Saynettes de « théâtre d’objet » réalisées par des apprenants et « ambassadeurs » belges et français – des invisibles qui ont des choses à dire – et qui mirent le doigt sur ces mots « qu’on ne comprend pas… » et qu’il est nécessaire de mettre en dialogue. 

Echanges tolérants qui permirent après Albert Jacquart qui fut cité de voir en l’autre « une source de ma propre construction » mais qu’à cette fin comme l’a souligné Charlotte Faure, il est important de « militer pour le droit pour tous de réapprendre » et de se re-construire. Quant à moi, en guise de mot de la fin, je m’autorise à paraphraser une belle formule de Michel Bakounine qui s’inscrit bien dans l’esprit des propos tenus à Reims en ce mois d’octobre, à savoir : « la culture d’autrui étend la mienne à l’infini ».

 

Hugues Lenoir

 

 

A paraître, Revue Initiales, 2017.

 

[1] Les phrases entre guillemets sont des propos pris en notes. En espérant qu’ils soient fidèles.

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