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Apprendre au travail

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Apprendre au travail

E. Bourgeois, M. Durand, dir.,Paris PUF, 2012
(note de lecture)

 

Apprendre à travailler, travailler en apprenant, un binôme vertueux à condition que le travail ne soit pas aliénation, labeur ou torture mais une activité socialement utile voire une histoire de passion telle qu’entendue par Charles Fourier. En effet, seuls les aristocrates ont pu considérer que le travail était dégradant, le monde ouvrier depuis longtemps savait que le travail pouvait être un espace, un temps, une occasion d’apprendre et de s’apprendre individuellement et collectivement. Quelquefois même, à la suite de Fernand Pelloutier, il était possible d’affirmer « travailler pour s’émanciper » et plus récemment avec la VAE, « travailler pour se certifier ».

Au-delà, ce travail collectif s’inscrit dans la lignée de celui de Pierre-Marie Mesnier et Bernadette Aumont (1992-2005) L’acte d’apprendre ou encore des apprentissages professionnels informels (API) décrits par Philippe Carré et Olivier Charbonnier (2003) dont il prolonge et démultiplie la réflexion tant du point de vue des entrées que des analyses fondées sur les travaux les plus récents. Cet ouvrage riche pose le travail comme une occasion d’apprentissage (construction) et de production ce dont les rédacteurs de l’introduction conviennent en évoquant l’homo habilis qui par l’action acquit une perfection bien réelle dans la taille et le polissage du biface. Mais, au-delà, ce travail collectif nous interroge sur le comment développer des connaissances et des compétences en travaillant. En d’autres termes, il nous engage à réfléchir sur  comment rendre le travail formatif sans éluder la question fondamentale de  son organisation dont dépendent largement les apprentissages. De plus, l’un des mérites de cette réflexion est de replacer cet intérêt pour le travail-formateur dans son contexte, à savoir celui d’une « crise économique » qui enjoint les gestionnaires à réduire les budgets formation. Une réduction des coûts de la formation qui est rendue possible et légitime par l’émergence (ou plutôt le retour) des apprentissages sur le tas et/ou en situations, adossé à des approches scientifiques et relayé par un discours universitaire « bien opportun » dont se sont emparés ceux pour qui la formation demeure un coût et plus rarement un investissement. Une formation en situation qui représente une alternative « crédible », ou prétendue telle, à la formation conventionnelle en relayant et favorisant les pratiques de coaching et autres actions learning.

 

 

Difficile de rendre compte ici de l’ensemble des articles rassemblés dans ce volume (20 contributeurs), toutes les approches contemporaines de l’apprentissage au, dans et par le travail y ont place, qu’elles relèvent des avancées de l’analyse du travail et de la clinique de l’activité, des apprentissages en situations de travail et/ou en alternance, de la didactique professionnelle, de l’interaction tutorale et de la transmission intergénérationnelle, des organisations apprenantes et des environnements « capacitants »… ou d’autres approches comme les simulations. Sans oublier les questions des apprentissages liés à la réflexivité du sujet, en bref du travailleur, et à ses capacités d’auto-apprentissage favorisées ou non par des environnements plus ou moins ad hoc et par la richesse des interactions sociales. Y sont aussi interrogés brièvement les apprentissages vicariants, par imitation et imprégnation… De facto, un panorama complet des apprentissages et de leurs conditions d’émergence en milieu de travail toujours appuyé sur des revues de littératures de recherche francophones et anglophones.

Au-delà des recherches sur le thème des apprentissages au travail, sont évoquées des études de cas éclairantes et quelques portraits et travaux de figures tutélaires telles que Maurice de Montmollin ou Yves Schwartz… En bref, un ouvrage de références, d’une lecture facilitée grâce à un travail approfondi sur l’écriture, riche en contenus théoriques et en relations d’expériences utiles aux chercheurs et aux praticiens. On peut toutefois regretter que ce travail collectif apparaisse comme un patchwork dont il est difficile de dégager une logique d’ensemble  hormis de réaffirmer que le travail est une occasion permanente d’apprentissage dont la compréhension peut être abordée par de nombreuses entrées, pragmatique, empirique, scientifique…

Mais malgré tout l’intérêt de ce livre collectif, on peut regretter qu’il ne s’intéresse pas ou aussi peu, malgré l’hypothèse de départ que nous partageons, au travail désapprenant (dé-construction), déqualifiant voire disqualifiant si présent dans nos sociétés industrielles et post-industrielles. De plus et c’est une autre de ses limites, il reste rivé, voire confiné, (hormis une allusion à la coopération au chap. 3) à la logique du travail productif et de ses apprentissages par nature limitée en situation de subordination, dans le cadre du travail contraint, sans interroger les potentiels de développement intellectuel et professionnel rendus possibles par le travail libre en coopération et dans des processus de travail en mode collectif et autogestionnaire. Certes, ces situations sont encore rares, à moins qu’on préfère les ignorer, mais il eût été intéressant de ne pas les négliger et de les jauger, ne serait-ce qu’en termes d’hypothèses, comme de nouveaux espaces du learning by doing et de nouvelles libertés pour apprendre (et s’organiser) cher à Carl Rogers.

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